Pandémie et santé mentale. Quelques réflexions à propos du « corona-blues »

La pandémie représente un évènement exceptionnel qui bouscule chacun dans son rapport au monde et à l’existence. Les mesures de confinement visant à endiguer les contaminations rajoutent une dimension coercitive aux sentiments d’effroi et de peur que la plupart des personnes ont éprouvé  au cours de l’année écoulée.

Depuis l’automne 2020, les psychologues sonnent l’alerte à propos de la santé mentale. En novembre, la Fondation Jean Jaurès publie les résultats alarmistes d’un sondage réalisé par l’institut IFOP[1]. Fin janvier, Emmanuel Macron refusait un troisième confinement en évoquant comme raison parmi d’autres la nécessité de préserver la santé mentale de la population. Au mois de mars, le ministre de la santé Olivier Véran exprimait ses craintes à propos d’une « quatrième vague de dépressions ».

Le vécu de cette pandémie a transformé la santé mentale en question sociale à part entière. Auparavant, il n’y avait guère que la psycho-dynamique du travail pour appréhender le bien-être psychique dans ses dimensions collectives [2].

Dans cet article, je propose de faire le point sur l’ampleur de cette dégradation de la santé mentale, notamment à partir d’enquêtes menées aux États-Unis. J’examinerai ensuite les interprétations principales  de ce mal-être, notamment celles qu’on peut retrouver en psychologie.  Dans un troisième point, j’expose l’hypothèse que le numérique n’est pas en mesure de répondre aux attentes de sociabilité. Le quatrième point me permet d’exposer pourquoi on peut penser que les rapports sociaux traversent une crise qui se traduit par une dégradation de la santé mentale. Dans le cinquième point, j’expose les raisons qui invitent à penser que l’injonction à la résilience ne répond pas à la crise des rapports sociaux. Et enfin, dans le sixième point, je reviens sur la condition d’existence subjective de la jeunesse, en développant l’hypothèse que cette dernière est une « génération en devenir ».

La santé mentale en berne ?

Pour mesurer la santé mentale à l’échelle sociétale, les psychologues font généralement appel aux enquêtes de bien-être[3], sorte de questionnaire permettant d’évaluer le bien-être psychique des individus sur deux dimensions que sont le bien-être « hédoniste » et le bien-être « eudémoniste ». Le premier renvoie à l’état de bonheur et au degré de satisfaction de la vie  tandis que le second concerne le fonctionnement psychologique positif, le degré de satisfaction qu’apportent les relations sociales et le sentiment de réalisation de soi.

Les psychologues Nicolas Franck et Frédérick Haesebaert ont mené leur enquête[4]. Avant la pandémie, l’indicateur de bien-être moyen gravitait autour de 50 sur 70. En mai 2020, vers la fin du premier confinement, il était descendu à 40 sur 70, avec un recul de 10 points en dessous de la moyenne en temps normal. Au cours du second confinement, le taux de réponse à ce survey s’est effondré, passant de 30 000 réponses lors du premier confinement à seulement 1 300 réponses. Les psychologues se disaient désemparés car ils ne disposent plus de thermomètre pour mesurer l’ampleur du mal-être[5]… Le monde médical partage l’avis des psychologues : un grand nombre de patients évoquent des troubles de sommeil, des sentiments d’anxiété et des difficultés croissantes pour continuer à fonctionner, tant dans la sphère familiale qu’au niveau professionnel.

Depuis quelques mois, la santé mentale est devenue un sujet médiatique dans la plupart des pays frappé par la pandémie : en France, Belgique, Royaume-Uni, Allemagne, Italie, etc[6]. Les États-Unis semblent particulièrement touchés par le phénomène au point où le pays semble être devenu un véritable eldorado de la dépression[7], ce qui n’est pas entièrement nouveau ni surprenant. En effet, depuis le début des années 2000, la consommation abusive de médicaments à base d’opiacés est devenu un véritable fléau d’addiction qui englobe une population de 11 à 12 millions de personnes et qui frappe avant tout les white trash, les blancs et les blanches paupérisé.e.s des régions rurales et désindustrialisés. Depuis 2016, le nombre de décès annuel par overdose dépasse les 70 000 tandis que 1,6 millions de personnes (dont une majorité de femmes) sont catalogués comme sévèrement dépendants [8].

La pandémie n’a fait qu’amplifier un phénomène de malaise psychique déjà présent, et ce au point où désormais près d’une personne sur deux exprime subir une dégradation de sa santé mentale. Les premières enquêtes, menées au mois de juillet 2020, faisaient apparaître une incidence accrue de symptômes de stress : troubles de sommeil, troubles d’appétit, migraines et augmentation de consommation d’alcool ou de substances toxiques. Appartenir à la catégorie des travailleurs essentiels semblait dans un premier temps apporter un réconfort, puisque parmi les travailleurs « non essentiels » plus nombreux sont ceux qui déclaraient avoir des troubles du sommeil [9].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques mois plus tard, en novembre 2020, le baromètre de santé mentale du KFF faisait apparaître une nette augmentation des symptômes de mal-être[10]. Désormais, un répondant sur deux éprouvait des moments d’anxiété ou se sentait déprimé au cours des 7 derniers jours. Ces chiffres étaient en nette augmentation depuis le mois de juin (+11%) et la proportion des répondants qui évoquaient une dégradation de leur santé mentale grimpait a 57% pour les femmes, à 63% pour les jeunes adultes (18-29) et oscillait entre 55 et 60% du côté des hispaniques et afro-américains.

Une enquête plus approfondie, menée en janvier 2021, apporte des précisions importantes[11] . Du côté des jeunes, on observe une surconsommation de substances toxiques nettement plus élevée que la moyenne : 25% déclare avoir augmenté leur consommation, contre 13% pour la population en général. Tout aussi alarmant est le fait que plus d’un quart des répondants disent avoir eu des idées suicidaires au cours des 30 derniers jours ; un taux qui grimpe à près de 35% du côté des jeunes adultes.

De façon attendue, les inégalités sociales sont bien au rendez-vous : plus on est riche, moins on est confronté à l’anxiété et à la dépression. Ainsi, 35% de celles et ceux qui gagnent moins de 40 000 dollars par an déclarent avoir ressentie une « dégradation majeure de leur santé mentale » contre seulement 17% parmi ceux qui gagnant plus de 90 000 dollars par an. Le graphique (Fig5) suivant montre combien cette différenciation ne se situe pas tant du côté de la présence ou de l’absence de signes d’anxiété mais avant tout au niveau de l’intensité ou de la fréquence de ceux-ci. Dans le sillage de la pandémie, le mal-être s’est amplifié d’autant plus que l’on descend l’échelle sociale …

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’enquête révèle également que les travailleurs des métiers « essentiels » sont davantage exposés au stress mental :  43% des « travailleurs essentiels » déclarent éprouver une dégradation de leur santé mentale, alors qu’ils représentent moins d’un tiers (30%) au niveau des métiers « non-essentiels ». La consommation abusive de substances toxiques est reconnue par 25% chez les travailleurs « essentiels », contre 11% chez les « non essentiels ». Si 8% des « non essentiels » déclarent avoir envisagé de se suicider les 30 derniers jours, ce taux grimpe à 22% du côté des « travailleurs essentiels ».

A l’évidence, le risque de devoir faire face à des dépenses de santé intervient comme source additionnelle de stress. Nulle surprise que ce sont d’abord les « travailleurs essentiels » qui redoutent ces dépenses inattendues : près de la moitié ne serait pas en mesure de débourser ne serait-ce que 500 dollars pour faire face aux besoins de soins.

L’interprétation de ce type de baromètre-sondage n’est pas chose aisée. Ce qui est déclaré par les personnes à leur propre sujet exprime surtout leur capacité à se percevoir en situation de détresse. Ces attitudes ne se distribuent pas de façon homogène au sein de la population mais se différencient suivant l’âge, le genre, l’appartenance ethnico-raciale et la position de classe. Dans certains milieux, l’habitus invite à refuser de « s’apitoyer sur soi-même », entre autres parce qu’on ne peut faire autrement quand on doit continuer à travailler. Les réponses ne disent pas grand-chose à propos de l’ampleur réelle de ce mal-être dans la vie quotidienne. Dire que l’on éprouve régulièrement des sentiments dépressifs ou de l’anxiété n’est pas la même chose que de traverser une vraie dépression nerveuse qui empêche la personne de poursuivre son travail voire tout simplement de fonctionner…

Même en prenant toutes les précautions dans l’analyse de ces enquêtes, je pense qu’on peut tenir pour acquis le fait que la santé mentale de la population s’est fortement dégradée depuis le début de la pandémie. Aux Etats-Unis, cette dégradation se manifeste surtout parmi les jeunes, les travailleurs essentiels, les femmes et minorités racialisées, avec une forte variation suivant le montant des revenus et le type de travail.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces résultats relativisent l’idée que la dépression est une pathologie qui touche avant tout les couches moyennes. En effet, la dégradation de la santé mentale est bien plus grande parmi les personnes qui subissent de façon prolongée un stress accru : travailleurs essentiels, catégories moins bien protégées au niveau des soins de santé ; membres des communautés hispaniques et afro-américaines ; mères célibataires, personnes à faible revenu ainsi que de larges secteurs de la jeunesse. La perte d’emploi apparaît comme le premier des facteurs discriminants puisque c’est autour de ce critère que s’exprime le plus grand écart dans les réponses : parmi celles et ceux qui ont perdu leur emploi, 53% affirment subir une dégradation de leur santé mentale contre « seulement » 31% du côté de ceux qui n’ont pas perdu leur job.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le contexte a son importance. N’oublions pas qu’aux USA, la pandémie a continué à faire rage pendant l’été tandis que les mesures de lockdown étaient relativement limitées. L’accès aux soins de santé est minimaliste pour les pauvres et les travailleurs à bas salaire. A cela se rajoutent les effets de la crise économique qui a provoqué une flambée du chômage (avec une hausse de 6 à 7 millions chômeurs en quelques mois !). C’est dans une situation particulièrement dégradée que des larges secteurs de la population ont eu comme préoccupation première le fait de « tenir le coup », afin de ne pas sombrer dans la dépression. Cette préoccupation est également à mettre en rapport avec la vision globale sur la pandémie. Même en décembre dernier, une majorité des personnes avaient encore le sentiment que le pire est à venir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Eléments d’analyse médicale et psychologique

En médecine, il est admis qu’un stress répété fragilise le corps et le système immunitaire jusqu’à devenir un facteur provoquant des réactions inflammatoires. Le stress chronique réduit les niveaux de sérotonine qui sont des régulateurs hormonaux des émotions. Quand les réserves de sérotonine sont constamment mobilisées par la peur et le stress, cela finit par générer une anxiété qui sera suivie d’un état de dépression ou de léthargie. Voilà en résumé la grille d’analyse biomédicale.

Il a été consolidé et étendu en psychologie depuis les recherches pionnières de Hans Selye dans les années 1970 [12] pour qui les facteurs de stress induisent un schéma de réponse récurrent appelé General Adaptation Syndrome ou GAS. Celui-ci commence par la séquence d’alarme, déclenchant une augmentation du rythme cardiaque, des sueurs et une respiration accélérée. Passé le moment d’hésitation (fight or flight – se battre ou fuir), il s’enclenche une phase de résistance, tant au niveau corporel que psychique, libérant des hormones (adrénaline, cortisol), du sucre et autres substances qui augmentent la tensions musculaire et mettent la personne en état de faire face. Plus les facteurs de stress se maintiennent dans le temps, avec parfois des sources supplémentaires de stress, plus la personne épuise ses ressources hormonales pour finir par atteindre un état d’épuisement biochimique.

Selon Barbara Jacquelyn-Sahakian et Christelle Langley, chercheures respectivement en neuropsychologie clinique et en neuroscience cognitive[13], le stress chronique produit aussi un désordre psychique. Avec le stress, le cerveau est inondé de façon récurrente par le cortisol, appelé aussi « hormone du stress ». Ce cortisol conduit à l’inhibition du fonctionnement du cortex préfrontal ce qui va inhiber le sentiments de peur. Mais cet afflux régulier de cortisol crée ensuite une sorte de dépendance qui enclenche chez l’individu la recherche d’artefacts émotionnels compensateurs que peuvent procurer la surconsommation de nourriture, d’alcool, de tabac ou d’autres produits ayant un effet « rassurant » immédiat. Le modèle d’analyse GAS de Hans Selye a été critiqué à de nombreuses reprises mais demeure très influent. La plupart des critiques ne sont pas allées au-delà de la démonstration qu’il existe des variations dans la résistance au stress, suivant les facteurs cognitifs et sociaux.

En Europe, les débats sur la dégradation de la santé mentale sont davantage marqués par les effets du confinement. Il faut dire qu’en psychologie sociale, la dépression et la dégradation de la santé mentale est avant tout expliquée à partir de l’étiolement des interactions sociales que l’on pourrait résumer par la formule « mais où sont passés mes amis ?!». Il est vrai que l’atrophie des interactions sociales représente un changement qualitatif, puisque le vécu intersubjectif change. Pour en mesurer la portée, il faut avant tout reconnaître l’importance des « liens faibles », un concept élaboré en sociologie économique par Marc Granovetter, socio-économiste de l’Université de Stanford. Dans une étude empirique qui a fait autorité, Granovetter montrait combien les « liens faibles » déterminent les trajectoires professionnelles[14]. A la suite de cette découverte, les études en psychologie clinique ont commencé à mesurer combien l’occurrence de « liens faibles » détermine le sentiment de bien-être. En effet, dans les réseaux de sociabilité, chacun noue des liens avec d’autres personnes. Les « liens forts » sont caractérisés par une affinité profonde, par exemple au sein de la famille, avec les amis proches ou les collègues de longue date. Les « liens faibles » correspondent à des personnes avec lesquelles on partage quelques affinités mais sans pour autant entrer dans une relation intime.

Désormais, en psychologie sociale, on considère pour acquis que la présence de « liens faibles » a une incidence positive sur le sentiment de bien-être. A partir de là, la dégradation de la santé mentale au cours de l’année écoulée s’explique aisément. A la disparition progressive des interactions sociales au niveau professionnel – du moins pour celles et ceux qui ont dû se replier sur le télétravail – s’ajoute l’isolement social provoqué par le confinement. Cette situation s’est prolongée avec la fermeture des lieux de sociabilité (cafés, restaurants, lieux culturels) où se développent les réseaux d’interconnaissance. Les gestes barrières et la peur aidant, le repli sur la sphère familiale s’est accélérée et chacun.e tend à se concentrer sur l’entretien des « liens forts » avec quelques ami.e.s intimes ou les membres de la famille.

Bien qu’il soit trop mécaniste – une tentation permanente chez les psychologues behavioristes – de mettre en rapport le niveau de bien-être avec le nombre de fois que les gens entendent et prononcent le « comment vas-tu  – ça va et toi ?», il n’en demeure pas moins que ce schéma interprétatif explique, par-delà le stress liée à la peur d’être contaminé (et de contaminer à son tour), comment l’isolement social provoque une dégradation de la santé mentale. Ceci est certainement le cas des adolescents et jeunes adultes pour qui une sociabilité intense est indispensable à la structuration d’une identité personnelle puisque chacun.e se construit aussi dans le miroir des interactions avec « les autres ».

L’amitié est très souvent une question de choix et d’accord mutuel, et la capacité générale de poursuivre et de naviguer dans les relations comme bon nous semble est un indicateur de notre capacité à nous autodéterminer dans un ensemble plus vaste d’échanges sociaux. Plus généralement, la possibilité de développer des liens interpersonnels est une sorte de mesure de la liberté réelle dont on dispose dans l’existence. Ce n’est pas par hasard que l’incarcération est une sanction pénale et que la cellule d’isolement est utilisé comme moyen de torture…

La solitude et l’isolement social tendent à être vécus comme les symptômes d’une inexistence et  l’omniprésence de cette expérience durant les périodes de confinement représente forcément un terreau fertile pour la dépression. C’est aussi pour ces raisons qu’un certain nombre de psychologues sont intervenus dans les débats publics pour demander un assouplissement des mesures sanitaires ou du rejet du confinement comme « un remède pire que le mal » [15].

L’interprétation psychanalyste de Paul Diel, auteur de La peur et l’angoisse (2004 [1966]), corrobore d’une certaine manière l’e diagnostic biomédical et psycho-social. Selon Paul Diel, chaque être éprouve de façon latente ce qu’il appelle « l’inquiétude fondamentale ». Celle-ci est déterminée par notre dépendance à l’égard du monde extérieur et par la conscience que nous en avons. De manière récurrente, ce « monde extérieur » met en péril nos besoins vitaux : que ce soient les violences dans la sphère intime, l’insécurité économique ou affective. Chaque être humain tente alors de surmonter ces obstacles grâce à l’imagination et l’intelligence qui lui permettent de comprendre ce qui se passe. Beaucoup de personnes vont répondre à l’exacerbation de cette inquiétude fondamentale par le déni, par la « fuite imaginative » et la sublimation. Quand l’angoisse s’installe durablement dans la vie quotidienne, il devient nécessaire de s’attaquer lucidement aux sources de celle-ci, autrement elle devient morbide et conduit à la paralysie du sujet. Cette réaction exprime la volonté de ne pas capituler, de préserver son élan vital, en mobilisant la clairvoyance de l’esprit et la prévoyance intellectuelle. Lorsque les stratagèmes de sublimation ou de réflexivité n’arrivent pas à changer la situation, l’anxiété tend à devenir pathologique, jusqu’à déclencher un état dépressif.

En résumant, suivant l’interprétation psychanalytique de Paul Diel, face à ce qui est perçu comme menaçant, on va soit chercher à fuir hors de la réalité, soit on sera tenté de sublimer les peurs et angoisses, ou encore tenter de les comprendre afin de réduire la présence de ces émotions sur le plan du fonctionnement quotidien. L’intérêt de cette approche réside dans le fait qu’elle nous invite aussi à comprendre le succès de thèses complotistes comme une manière rationnelle de réagir à la peur que provoque la pandémie, « qui n’existerait pas », qui ne serait « même pas une grippe », ou qui n’est rien d’autre qu’une opération de manipulation des vies de chacun…

Lorsque les angoisses (mort, maladie, pauvreté) persistent, cela nourrit aussi le besoin psychique de trouver des boucs émissaires et des victimes expiatoires.  N’oublions pas que chaque épidémie de peste en Europe a été suivie par une vague de pogroms et de persécutions des juifs accusés d’empoisonner l’eau des puits…

Le numérique n’empêche pas le sentiment d’isolement social

A la question de savoir si les échanges sociaux numérisés permettent de palier aux sentiment d’isolement, la réponse est loin d’être univoque. Du côté de la psychologie, des chercheurs comme Julianne Holt-Lungstad estiment que le numérique permet de « sauver les meubles », de ne pas totalement sombrer dans une dépression provoquée par un isolement prolongé[16]. Mais est-ce que le numérique fonctionne correctement comme succédané ou comme béquille pour des échanges sociaux réels  ? Pour l’instant, peu d’enquêtes permettent de tirer cette conclusion Dès lors, pourquoi ne pas émettre l’hypothèse que le numérique peut aussi exacerber le sentiment de manque d’interactions sociales réelles ?

Du côté des sciences de la communication, les échanges via les réseaux sociaux sont considérés comme une sorte d’antichambre ou de chambre d’écho des interactions sociales. Les réseaux sociaux forment une scène sociale où chacun.e peut se mettre en scène afin d’optimiser son capital social. Toutefois, même si le numérique permet de maintenir un contact avec des personnes, il ne peut remplacer les interactions sociales ce qui explique aussi pourquoi, après un certain temps, ce type d’échanges produisent un arrière-gout d’artificialité. Suscitant parfois plus de frustrations qu’autre chose, on comprend mieux pourquoi les soirées dansantes « en ligne » ou des apéros-zoom se sont rapidement raréfiés. En l’absence d’interactions directes, la communication numérique s’étiole, puisqu’elle perd son caractère double, à la fois réel et virtuel, pour ne plus être qu’un artefact. Souvent, cette artificialisation sera vécue comme une aliénation, ce qui renforce le sentiment de séparation ou de perte avec la vie « d’avant ».

Par ailleurs, avec le télétravail, les échanges digitalisés ou numérisés font que l’aliénation au travail (admise ou déniée) campe dans le salon et s’invite au petit déjeuner. Confronté à ce type d’expériences, chacun comprend très vite l’importance du droit à la déconnexion. Ce sont des situations qui amènent aussi les individus à questionner le sens de leur travail, puisque sans la sociabilité professionnelle, il risque avant tout d’être vécu comme activité contrainte et hétéronome. Ne faudrait-il pas émettre une hypothèse analogue à propos de la consommation « en ligne » ? Lorsque les magasins sont fermés, chacun.e peut toujours acheter en ligne mais il devient difficile de ne pas prendre conscience de la nature fausse et artificielle de la frénésie consommatrice qui n’apporte jamais la satisfaction attendue et ne comble jamais le vide existentiel que l’on voudrait ne plus ressentir. Au final, les satisfactions consommatrices sont peut-être vécues pour ce qu’elles sont : une compensation qui doit permettre de supporter l’aliénation dans le travail.

L’hypothèse d’une crise des fétichismes capitalistes

Rarement mobilisée dans les analyses sociologiques, le concept de fétichisme invite à penser la dégradation de la santé mentale en lien avec la crise des subjectivités et des rapports sociaux. [pour une présentation succincte de ce concept, voir encadré à la fin de cet article] Etablir ce lien se justifie notamment parce que « le monde d’avant » était déjà marqué par une crise des subjectivités et notamment de l’individualisme possessif. Je fais donc l’hypothèse que la pandémie, en tant que manifestation de la crise écologique, et « produit dérivé » de la crise systémique du capitalisme, est également un accélérateur d’une crise généralisée des rapports sociaux.

Le fétichisme de la marchandise apparaît de plus en plus pour ce qu’il est, à savoir un ersatz de bonheur. Le fétichisme du travail et du productivisme sont également mis à mal : le travail reproductif est essentiel mais sans être reconnu comme tel. Lorsque le travail est reconnu car productif, il est bien souvent aliénant voire toxique sur le plan psychique et destructeur de l’écosystème. Le fétichisme de l’état-nation est certes moins mis en cause mais pour combien de temps ? La société a besoin d’institutions mais la gouvernance étatique est défaillante… Les problèmes sont mondiaux mais les frontières semblent apporter une réponse. Le fétichisme du moi commence à être perçu comme illusoire puisque tant la pandémie que le confinement fournissent aux individus (même les plus solipsistes) la preuve qu’il ne sert à rien de se penser comme la seule réalité dont on peut être certain. Le fétichisme techno-scientiste est sans doute moins fragilisé que d’autres – les vaccins entretiennent l’espoir de pouvoir se débarrasser du virus une fois pour toutes – mais le succès croissant des thèses complotistes reflète bien le rejet de l’idéologie de progrès, ce qui peut également nourrir une orientation réactionnaire voire « néo-obscurantiste ».

On ne peut exclure l’éventualité que la crise des fétichismes restera sous contrôle, tant le désir d’un retour « à la normale » est puissant. En même temps, lorsque les fétichismes ne fonctionnent plus, il leur devient difficile de ne pas apparaître sous leur vrai visage, en tant que représentation tronqué de la réalité. En effet, plus la praxis capitaliste réifie les rapports sociaux en leur conférant opacité, froideur et impersonnalité, moins ceux-ci peuvent apparaître aux individus comme les résultats de leurs propres interactions. Plus les fétichismes saisissent nos interactions sociales, moins ils sont capables de capter les désirs humains et de fournir des repères et des supports identificatoires et moins ils seront capables de donner sens à l’existence.

Déjà, au cours des dernières décennies du vingtième siècle, certains auteurs formulaient l’hypothèse d’une crise rampante des rapports sociaux. Parmi eux, Alain Bihr écrivait : « Dans la mesure où il est impossible de vivre sans donner sens à son existence et au monde, il s’ensuit une recherche éperdue, dans toutes les directions et à n’importe quel prix du sens perdu…» (Du Grand Soir à l’alternative. Le mouvement ouvrier européen en crise, p.177). En temps « normal », lorsque le mouvement perpétuel d’accumulation du capital se prolonge sans beaucoup de perturbations et qu’il dispose d’une assise sociale, la crise des rapports sociaux que le fétichisme alimente se traduit avant tout par des conduites de fuite en avant. Pensons par exemple aux cultures narcissiques, à l’utilitarisme combiné à la sélectivité dans les investissements affectifs, aux stratégies d’évitement de l’ennui ou encore à la recherche de compensations affectives, sexuelles ou spirituelles permettant de contenir les sentiments d’angoisse, de déréalisation ou d’absurdité[17]. Mais qu’en est-il aujourd’hui, un an après le début de la pandémie ? On pourrait penser que la pandémie a provoqué une panne sèche tant du côté des automatismes sociaux (les pratiques routinisées de la vie quotidienne) que des « tactiques de contention » déployées par les individus pour contenir ou sublimer le mal-être déjà présent ?

L’injonction à la résilience comme arme de dépolitisation

Face à la dégradation de la santé mentale, la réponse mainstream consiste à appeler la population à développer sa résilience. Toute une panoplie d’ouvrages et d’articles offrent un mode d’emploi pour réussir dans cette voie[18]. Citons pêle-mêle la nécessité de changer la narration « intérieure » et cesser de ruminer à propos de son mal-être ; de tenir un journal de bord (puisque l’écriture permet d’ordonner ses idées et de mieux identifier les aspects positifs de l’existence) ; de se confronter à la peur par petites doses afin de mieux contrôler celle-ci ; d’accepter la souffrance en passant par des moments d’auto-compassion pour ensuite fermer la parenthèse et favoriser une vision « positive » de la réalité ; de s’organiser des séances de mindfullness en cherchant à se convaincre qu’on se porte bien mieux ; d’expulser les émotions de ressentiment et de colère au travers de séances de méditation comme le yoga. La liste est longue et on voit bien comment l’action thérapeutique sur soi peut certainement aider à tenir, mais comment cela exprime aussi un non-questionnement des causes plus profondes des sentiments de mal-être et de dépression.

Certes, prendre soin de soi ou se faire soigner est tout sauf critiquable, d’autant que le modèle existentiel dominant rejette tout ce qui ressemble de près ou de loin à la faiblesse. La dimension thérapeutique a son importance mais force est de constater que la résilience a surtout envahi le discours politique et c’est là que le bât blesse. A l’origine, le terme désignait la capacité d’un matériau d’absorber les chocs. Il fut ensuite repris et popularisé par la psychologie, notamment par Boris Cyrulnik pour désigner la « capacité de rebond » des individus face à des épreuves d’ordre divers (deuils, divorce, maladie, etc). Ce recyclage sémantique a été critiqué par d’autres psychologues mais sans pour autant le considérer comme nocif[19]. Pendant des millénaires, les croyances religieuses ont permis aux êtres humains de se préserver et de se reconstruire psychologiquement face aux épreuves de la vie. Tant mieux si certains savoirs énoncés par des psychologues le permettent aussi…

En revanche, lorsque la résilience est transposée dans le champ politique, elle joue un rôle beaucoup plus pernicieux. D’abord parce qu’elle permet de faire peser sur les individus la responsabilité de répondre de façon adéquate aux chocs subis. Cela suppose qu’une catastrophe, qu’elle soit de nature économique, politique ou climatique, pourrait se comparer à un traumatisme affectif et qu’il est possible de le dépasser grâce aux ressources psychiques des individus.

On retrouve ainsi la notion en situation d’attentat mais aussi par rapport aux crises économiques et, bien évidemment, en temps de pandémie. Dès le printemps 2020, Emmanuel Macron a lancé une opération « résilience » avec des chief resilience officers. Inspiré par Judith Rodin de la Fondation Rockefeller et auteure de The Resilience Dividend. Being Strong in a World Where Things go Wrong (soit « Le Dividende de la résilience. Être fort dans un monde où les choses peuvent mal tourner »), l’appel à la résilience sert avant tout à combler l’absence d’analyse et d’explication d’un évènement-catastrophe aussi impromptu qu’inattendu. Quand j’écris « inattendu », je fais référence au détenteurs de pouvoir et non pas aux scientifiques car, rappelons-le, depuis le Sars-Cov-1 de 2003, les virologues ne cessent d’alerter les décideurs sur la forte probabilité d’une pandémie aux effets dévastateurs.

Pour Thierry Ribault, auteur de Contre la résilience. A Fukushima ou ailleurs (2021), la résilience est présentée pour rendre compte d’un pêle-mêle d’expériences douloureuses – cancer, sida, perte d’un proche, captivité, catastrophe naturelle et industrielle, attentat, … –, autant d’épreuves que les êtres humains sont censés supporter à condition de leur trouver un sens, de conserver leur dignité morale et le respect de soi. Il ne s’agit donc pas seulement d’un simple effet de mode mais d’une véritable technologie politique : « Ce qui immunise la résilience contre toute véritable attaque, écrit ainsi le chercheur, c’est de ne pas être appréhendée pour ce qu’elle est, à savoir une technologie, c’est-à-dire à la fois un discours tenu sur la technique, et une technique elle-même. ». Pour l’auteur, par-delà les utilisations mensongères ou excessives de la notion, il faut avant tout comprendre les liens structurels avec le néolibéralisme et le fait qu’elle donne priorité à l’adaptation permanente du sujet. La résilience est, à ses yeux, « macabre, indécente, indéfendable (…), une funeste chimère promue au rang de technique thérapeutique face aux désastres en cours », érigeant « leurs victimes en cogestionnaires de la dévastation ».

Quid de la jeunesse ?

La jeunesse n’est qu’un mot. Elle est hétérogène suivant les clivages de classe, de genre,  et d’origine culturelle. Pour exister en tant que groupe social, il lui faut devenir une génération, non seulement éprouver des évènements structurants mais également développer une vision et une identité partagée. Je partirai de l’hypothèse que la pandémie est en train de fabriquer une génération, non pas comme une cohorte d’âge ce qui conduit, comme le font les études marketing, à distinguer la génération X  (1980), Y (1990) ou Z (2000-2010), mais plutôt comme une génération historique en devenir[20].

Plusieurs raisons invitent en tout cas à travailler cette hypothèse. Pour ce qui concerne le vécu de la pandémie, on peut entendre les professionnels de la santé mentale présenter la jeunesse comme particulièrement exposée aux phénomènes de dépression, d’anxiété. Le nombre de suicides est également en augmentation de façon très significative (source). Cela n’a rien d’étonnant au vu de l’importance que représente une sociabilité ouverte et libre ou encore une libre expérience de la sexualité dans la construction de l’identité sociale.

A coup sûr, pour la tranche d’âge des 12-25 ans, la pandémie coïncide avec une brutale atrophie de l’existence. Si la peur d’être contaminé et malade est moins présente, la conscience de pouvoir contaminer parents et grands-parents a favorisé des conduites respectueuse des protocoles sanitaires. Certes, la prolongation de la pandémie et les incohérences des politiques sanitaires ont fini par donner lieu à quelques irruptions de révolte festive et on voit bien se développer des pratiques « déviantes » (fêtes clandestines, lieu de sociabilité irréguliers)[21].

Mais derrière ces aspects plus directement liés à la pandémie et aux politiques sanitaires se cachent aussi d’autres aspects qui participent à la « fabrique » générationnelle. En effet, la pandémie n’est pas seulement une mise à l’épreuve de la sociabilité ordinaire mais aussi un évènement qui obscurcit l’horizon temporel et rend très difficile la projection de soi dans un avenir.

On peut se souvenir du tag Demain est annulé !, devenu entretemps le titre d’un film, illustrant l’indifférence omniprésente que seul un évènement majeur pouvait briser. Et bien, nous y sommes, et depuis plus d’un ! Forcément, quand « demain est annulé », il n’y a plus d’horizon de vie et la vie au jour le jour change également de nature puisque sans lendemain chaque jour se répète. On comprend donc aisément pourquoi Le jour de la marmotte défraie de nouveau la chronique…

Bien sûr, tout le monde n’a pas le même lendemain ; les positionnements sur l’échelle sociale, la trajectoire sociale intergénérationnelle et les marqueurs de genre ou d’origine ethnoculturelle restent donc déterminants.

Pour ces secteurs de la jeunesse qui caressaient l’espoir d’une ascension sociale grâce aux études, la pandémie rime avec No Future. La crainte de subir une dévalorisation des diplômes gagne du terrain et ce d’autant plus que le diplôme devait fournir un accès à l’ascenseur social. Il en découle une misérabilisation du présent à venir, puisque le statut social auquel on espérait accéder – ou que l’on espérait préserver – devient absolument incertain.

Il est certain que la peur du « déclassement social » peut nourrir un conformisme et une docilité à l’égard des instances d’autorité. Elle ne signifie pas forcément adhésion. Il suffit de regarder un documentaire comme l’Epoque (2019). On y retrouve des jeunes exprimant leur difficulté à « habiter » cette époque ou encore des étudiants en HEC expliquer qu’il ne croient pas vraiment à leur études – même si ils réussissent – et disent leur difficulté de se conformer au modèle de réussite sociale que leur parents ont tenté de leur inculquer. Il font semblant d’y croire, parce que c’est le plus confortable…

La situation économique et sociale se dégradant, le faire semblant va devenir plus difficile et le le « double jeu » va perdre sa raison d’être. La compétition interindividuelle, la lutte des places s’intensifiant, il faudra y croire vraiment pour s’affronter aux autres et continuer à surmonter des échecs. Pour les perdants, devenant de plus en plus nombreux, le jeu social en lui-même pour devenir l’objet d’un critique ce qui peut favoriser une orientation collective et solidaire.

Déjà avant la pandémie, on pouvait observer l’existence de « contre-cultures » en rupture avec le modèle culturel capitaliste. Dans le lexique de sociologie culturaliste britannique des années 1970-1980, celle de Raymond Williams et de Stuart Hall, on évoquait l’existence de youth subcultures[22]. Aujourd’hui, ce terme me semble tout à fait approprié lorsqu’un groupe social commence à se distinguer sur le plan vestimentaire, au niveau des goûts musicaux, qu’il élabore ses propres rituels et codes sociaux, tout en ayant une inclinaison du côté anticapitaliste, écologique et féministe. Pour celles et ceux qui s’identifient à cette contreculture, la pandémie incarne en quelque sorte la preuve définitive que ce monde est pourri. Sans trop savoir comment  se débarrasser du « vieux monde », on tente d’inventer et d’élargir des expériences préfiguratives d’autres rapports sociaux[23]

Du côté de la jeunesse des quartiers populaires, issue des cohortes de travailleurs immigrés et/ou originaire des colonies, la contre-culture urbaine a également gagnée en radicalité. Depuis longtemps, elle exprimait une critique du racisme systémique et de certaines institutions (police, école) mais sans forcément remettre en cause le capitalisme[24]. De façon désabusé ou fascinée, le rap raconte le monde tel qu’il est, avec une sorte de réalisme capitaliste (Mark Fisher). Or, depuis quelques années, on voit apparaître des sous-genres musicaux qui n’hésitent plus à critiquer les injustices sociales ni à prendre la logique capitaliste pour cible ( ex. le genre Grime …). Lorsqu’elle entre sur le marché du travail (au bas de l’échelle), on voit cette jeunesse des quartiers populaires trouver le chemin de l’action syndicale jusqu’à jouer un rôle d’avant plan dans certains combats. Quelque chose est donc en train de changer de ce côté-là aussi, comme en témoigne aussi le soutien massif aux manifestations de Black Lives Matter.

Si la dépression et le malaise est le plus répandu du côté de la jeunesse, c’est aussi de ce côté que l’adhésion au capitalisme – et au modèle culturel auquel il est adossé – est en train de reculer. Reste à savoir si la génération en cours de fabrication va basculer du côté du rejet de la globalisation du capitalisme pandémique ou pas. La centralité de la crise écologique va certainement agir en ce sens, mais cela n’élimine pas la tentation du localisme et de la « rétrotopie » (cfr. Zygmunt Bauman) qui nourrissent les projets réactionnaires et néofascistes.

Mark Fisher [aka – K-Punk]
Pour conclure provisoirement

Qui n’a pas rêvé de retrouver sa vie d’avant ? Sortir, discuter, danser, embrasser, … Pour l’écrivaine indo-pakistanaise Arundhati Roy, la pandémie est une porte qui s’ouvre et le monde d’après ne sera jamais plus comme celui d’avant. Pour beaucoup de gens, prendre conscience de cette réalité est déjà une épreuve en soi. La vie s’apparente désormais à une marche forcée : de confinement en confinement, sans lieux de sociabilité réelle, avec des espaces culturels fermés – mais des supermarchés ouverts – et surtout l’obligation de travailler à la maison ou à l’extérieur, alors que les relations affectives au sein de la famille sont pressurisés. Toutes les institutions sociales (famille, travail, école, … ) ont été bouleversés par la pandémie et sont entrées en crise.

L’évènement pandémique est devenu omniprésent, à l’échelle micro-sociale comme à l’échelle planétaire. Cet évènement, d’abord « exogène » a fini par été « endogénéisé » puisqu’il a fini par «contaminer», tel le virus lui-même, l’ensemble des rapports sociaux. Ces derniers, déjà sous tension depuis bon nombre d’années, sont en cours de recomposition. A l’évidence, nos sociétés ont besoin de nouvelles normes sociales existentielles, en rupture avec le modèle consumériste, utilitariste et prédateur, qui épuise tout autant les ressources naturelles que nos propres ressources vitales. Dit autrement, cesser l’utilisation mortifère de soi contre soi-même, et renouer avec la vie, avec un autre rapport à soi, aux autres et à l’environnement.

Beaucoup continuent à espérer que la pandémie se termine d’ici peu. Les discours « rassuristes » annoncent sa fin pour le printemps 2022. Je reste très sceptique. L’apartheid vaccinal fera qu’elle va se prolonger dans des pays du sud global. L’évolution virale est loin d’avoir épuisée le nombre de mutations génomiques possibles. Plus le virus se réplique, y compris sous une pression immunitaire renforcée, plus il évolue. Les variants et autres mutants recombinés circulent déjà, parfois abondamment, ce qui ouvre le risque de voir celles et ceux déjà infectés ou vaccinés d’éprouver à nouveau le processus d’une contamination symptomatique. Certains variants tendent à être plus virulents, plus résistants aux réponses immunitaires, ce qui risque de provoquer ici et là de nouvelles épidémies dans une pandémie qui s’étire dans le temps. Pour prévenir cela, faudra actualiser les vaccins, rajouter une troisième piqure, organiser des campagnes de vaccinations saisonnières…

Excepté les pays asiatiques, rompus à cette menace, la plupart des pays semblent faiblement armés en termes de prévention de nouvelles pandémies de zoonoses. Celles-ci sont des menaces concrètes, non seulement dans les régions tropicales exposés à la déforestation, mais aussi dans les pays du nord, où l’élevage intensif de bétail a continué à se développer[25].

Il est vain d’attendre le retour d’un « lendemain qui chante », du type « après la crise, on change tout ! ». L’urgence se situe dans l’effort de compréhension du moment présent comme expression d’une crise systémique. Franchir ce pas est seulement utile pour rester en bonne santé mentalement mais surtout indispensable pour ouvrir des perspectives de politisation et de mobilisation.

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Qu’est-ce que le fétichisme ?

Le fétichisme se retrouve dans les formes de religion de type animiste dans laquelle on attribue un caractère sacré à certains objets. Marx mobilise le concept de fétichisme à propos de la marchandise (et donc de la monnaie et du capital) pour mettre en évidence comment s’opère une réification des rapports sociaux combinée à une personnification des choses sociales. Tout fétichisme résulte d’un double processus, objectif et subjectif, inextricablement mêlés. La réification des rapports sociaux renvoie au fait que tout rapport social est à tel point extériorisé dans son fonctionnement qu’il apparaît avec la consistance (l’objectivité) d’une chose existant en et par elle-même. La personnification de ce rapport réifié fait que la réalité sociale en apparence substantielle fait l’objet d’investissements libidinaux (désirs inconscients) et de projections fantasmatiques qui les font apparaître comme des personnes, des sujets doués de volonté et de désirs (ce qui n’est pas le cas). Il en résulte une situation où le fétiche apparaît, pratiquement et imaginairement, comme une puissance transcendante, à la fois inconnue et mystérieuse. Les principaux fétichismes constitutifs de la praxis sociale dans un environnement capitaliste sont le fétichisme économique (de la valeur, de la marchandise) et dans son prolongement, les fétichismes du travail abstrait et du productivisme. Le premier correspond au travail qui n’a plus de sens que par le fait qu’il est moyen d’engendrer et d’accumuler la richesse abstraite qu’est la valeur ; le second correspond à la fétichisation des forces productives censées assurer le progrès matériel et moral. Viennent ensuite le fétichisme juridico-étatique et le fétichisme de la nation, qui apparaissent comme seules garants d’un salut collectif, tant pour les individus que les groupes ou classes qu’elle contient. Il y a ensuite le fétichisme du moi, qui correspond pour les individus à se penser, à vouloir agir en tant que unités autonomes de décision et d’action. Last but not least, nous retrouvons le fétichisme de la rationalité instrumentale qui correspond à une figure particulière et déformée de la raison, qui oriente la pensée et les actions humaines vers la recherche d’efficacité, et qui culmine dans le scientisme, la croyance que les sciences et les techniques sont en mesure de résoudre les problèmes de l’humanité.

Pour un exposé plus exhaustif, voir Alain Bihr (1991), Du Grand Soir à l’alternative. Le mouvement ouvrier européen en crise,  pp. 172-178.

 

Références bibliographiques

Artous, Antoine (2006), Marx et le fétichisme : le marxisme comme théorie critique, Syllepse, 205 p.

Baumann, Zymunt (2019), Retrotopia, Paris, Premier Parallèle, 248p.

Bihr, Alain, (1991), Du Grand Soir à l’alternative. Le mouvement ouvrier européen en crise, Editions de l’Atelier, 298p.

Diel, Paul (2004) La peur et l’angoisse, Paris, Payot, 288 p. (éd. orig 1966).

Fisher, Mark (2009), Capitalist realism. Is there no Alternative ?, Londres, Zero Books,166p .

Galland, Olivier (2011), Sociologie de la jeunesse, Paris, Armand Colin, 256 p.

Hall, Stuart et Jefferson Tony (2006), Resistance through rituals : youth subcultures in post-war Britain, Routledge, London.

Jameson, Frederick (1991) Postmodernism, or, the Cultural Logic of Late Capitalism,  Duke University Press, Durham, 461 p.

Granovetter, Mark S. (1973), The Strength of Weak Ties, in American Journal of Sociology, Vol. 78, No. 6 (May, 1973), pp. 1360-1380

Ribault, Thierry (2021), Contre la résilience. A Fukushima ou ailleurs, Paris, édition l’Echappée, 368 p.

Selye, Hans (1976), The Stress of Life, New York, Mc Graw -Hill, 544 p.

Spielberger, Charles (1979), Understanding stress and anxiety, NY Harper & Row, 138p.

Williams, Raymond (2010), Culture et matérialisme, Paris, Prairies ordinaires, 256 p.

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[1] Le sondage réalisé auprès de 2000 personnes est centré sur la question du suicide, ce qui à mon avis est très réducteur. Pour les résultats complets, https://jean-jaures.org/sites/default/files/redac/commun/productions/2020/0511/117599_-_rapport.pdf et la présentation

https://jean-jaures.org/nos-productions/suicide-l-autre-vague-a-venir-de-la-covid

[2]. En considérant l’organisation du travail comme « toxique », le harcèlement un mode de management et le manque de soutien de la part de collègues comme un facteur favorisant le burn out.

[3] - Le questionnaire de bien-être est basé sur le WEMWBS (Warwick-Edinburgh Mental Well Being Scales) qui permet d’évaluer le bien-être psychologique des individus, selon ces deux dimensions à savoir le bien-être « hédoniste (état de bonheur et de satisfaction de vie), et le bien-être « eudémoniste » (fonctionnement psychologique positif, relations sociales satisfaisantes et sentiment de réalisation et d’acceptation de soi). Le WEMWBS comprend 14 items : – Je me sens optimiste quant à l’avenir ; utile ; détendu(e) ; intéressé(e) par les autres ; J’ai de l’énergie à dépenser ; J’ai bien résolu les problèmes auxquels j’ai été confronté(e) ; Mes pensées sont claires ; J’ai eu une bonne image de moi ; Je me sens proche des autres ; Je me sens confiant(e) ; Je suis  capable de prendre mes propres décisions ; Je me sens aimé(e) ; Je suis intéressé(e) par de nouvelles choses ; Je me sens joyeux (se). Chaque item reçoit une note selon l’échelle suivante : 1, jamais ; 2, rarement ; 3, quelquefois ; 4, souvent ; 5, tout le temps. Il n’existe pas de score seuil (minimal ou maximal) mais plus le score est élevé, plus le bien-être psychologique est fort, la cotation s’étend donc de 14 à 70.

[4] Nicolas Franck et Frédéric Haesebaert, du Centre ressource de réhabilitation psychosociale (Centre hospitalier Le Vinatier et université Lyon 1) ; voir notamment  https://centre-ressource-rehabilitation.org/etude-en-ligneimpact-du-confinement-sur-la-sante-mentale  ainsi que https://centre-ressource-rehabilitation.org/prendre-soin-de-sasante-mentale-des-ressources-proposees-par-les

[5] Cerveau & Psycho, n°129 ; février 2021.

[6] Pour la France, https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/covid-19-des-medecins-preconisent-d-autres-reconfinements-locaux-d-autres-alertent-sur-la-sante-mentale-des-francais_4312447.html  ; Belgique => https://www.lecho.be/dossiers/coronavirus/les-medecins-alertent-sur-l-etat-mental-de-leurs-patients/10286012.html

[7] https://www.mediapart.fr/journal/international/140321/dans-l-ombre-du-covid-les-etats-unis-affrontent-une-crise-inedite-de-la-sante-mentale

[8] https://www.hhs.gov/opioids/about-the-epidemic/index.html

[9] Sont répertoriés dans la catégorie “travailleurs essentiels” les employés de commerce, chauffeurs-livreurs en contact avec le public, les soignants et les éboueurs.

[10] Le baromètre Kaiser Family Foundation - Harvard School of Public Health est basé sur un survey par questionnaire auprès d’un panel de 1313 répondants dont les réponses sont redressées en fonction de la sous- ou sur-représentativité du sexe, âge, marquer racial, diplôme et revenu ; la marge d’erreur est de 3%.

[11] The Implications of COVID-19 for Mental Health and Substance Use Nirmita PanchalRabah Kamaland Rachel Garfield, KFF report, 10 février 2021 ; https://www.kff.org/coronavirus-covid-19/issue-brief/the-implications-of-covid-19-for-mental-health-and-substance-use/

[12] Hans Selye (1976), The Stress of Life; New York, Mc Graw -Hill, 544p.; voir aussi Charles Spielberger (1979), Understanding stress and anxiety, NY Harper & Row, 138p.

[13] Coronavirus: the pandemic is changing our brains – here are the remedies, Voir https://theconversation.com/coronavirus-the-pandemic-is-changing-our-brains-here-are-the-remedies-144451

[14] Dans son étude, M. Granovetter se demandait si la force des liens a une incidence sur la recherche d’un emploi. Selon lui, au sein d’un réseau de liens forts, les personnes ayant des liens faibles en dehors du réseau principal disposent de passerelles vers d’autres réseaux, ce qui leur donne accès à des informations nouvelles et uniques - comme les offres d’emploi - par rapport aux autres membres du réseau qui n’ont que des liens forts.. En particulier, Granovetter a démontré que les personnes ayant des liens faibles trouvent non seulement des emplois que le reste du réseau rapproché ne peut pas voir. Cela est particulièrement vrai pour les salariés qualifiés et ayant un niveau d’instruction élevé. Étant donné que plus de 40 % des emplois sont trouvés grâce à des recommandations, la compréhension des liens faibles est un facteur important tant pour les demandeurs d'emploi que pour les recruteurs. Voir Mark S. Granovetter, The Strength of Weak Ties, in American Journal of Sociology, Vol. 78, No. 6 (May, 1973), pp. 1360-1380.  Voir https://www.jstor.org/stable/2776392

[15] Il n’est pas rassurant d’entendre dire les neuroscientifiques que l’isolement social augmente la probabilité d’une mort prématurée de 30% environ (voir https://julianneholtlunstad.byu.edu/ le blog de la neuropsychologue Julianne Holt-Lungstad). Ce chiffre ne dit rien des dispositions des uns et des autres à affronter l’isolement. Pour les personnes âgées, le confinement sur ce surajoute en quelque sorte à un isolement social qui était déjà. Les catégories d’âge intermédiaires sont probablement moins éprouvés par le vécu de l’isolement que la jeunesse étudiante.

[16]  Voir ses analyses disponibles sur https://julianneholtlunstad.byu.edu/covid-19

[17]. Contrairement aux travaux de Raymond Williams et de Frederic Jameson, une certaine sociologie des modes de vie Lipovetsky observe les symptômes de la crise des rapports sociaux, sans toutefois mettre à nu les racines sociales et les logiques systémiques, privilégiant alors des explications de type culturaliste tel que la crise de la culture hédoniste et de l’individualisme narcissique.

[18] Une illustration https://greatergood.berkeley.edu/article/item/five_science_backed_strategies_to_build_resilience

[19] Ionescu, S. & Jourdan-Ionescu, C. (2010), Entre enthousiasme et rejet : l'ambivalence suscitée par le concept de résilience. Bulletin de psychologie, 6(6), 401-403.  https://doi.org/10.3917/bupsy.510.0401

[20] . L’approche de générationnelle classique a été élaborée par William Strauss et Neil How; elle est avant tout cyclique et mécaniste, tournée vers des figures archétypiques. Elle a été critiquée pour son caractère mécaniste et élitiste. Pour ma part, je pense une génération historique comme la résultante d’une combinaison entre 3 facteurs à savoir 1). les réalités et situations vécues, le “passé présent”;  2). des évènements structurants de longe portée (guerre, famine, etc.) ce qui correspond au “devenir-histoire” et 3). une conscience partagée et le “devenir-acteur”. Cette approche, en cours d’élaboration, prolonge celle François Dubet, pour qui une génération est le produit d’une rencontre entre le vécu des acteurs, dans ce cas-ci une classe d’âge, et les contraintes du système.

[21] Je précise ici que la notion de « déviance » me semble peu approprié puisque ces pratiques relèvent plutôt de tactiques d’accommodement ou de survie (psychique).

[22] Hall et Jefferson évoquaient des subcultures (les teddy boys, mods, skins, rastas etc.) pas toujours oppositionnels au modèle culturel dominant, même si on y retrouve les caractéristiques prolétariennes.

[23] Ce qui conduit certains à y voir des communes en devenir, à la fois exode et lutte. Voir https://lundi.am/Nouvelles-figures-du-partisan  ainsi que les thèses défendues par Alain Damasio (https://www.bastamag.net/Alain-Damasio-Les-Furtifs-La-Volte-ultra-liberalisme-ZAD-pouvoir-alienation

[24] https://leparterre.fr/2019/06/12/les-rappeurs-sont-ils-des-suppots-du-capitalisme/

[25] L’éradication de plusieurs millions de visons au Danemark pour cause de zoonose inversée (corona-humain => corona-vison + mutation => corona-humain-variant) est un indicateur des risques bio-viraux actuellement présents dans nos sociétés.

[26] Voir Antoine Artous, Marx et le fétichisme : le marxisme comme théorie critique, Syllepse, 2006, 205 p.


Comment les gens ordinaires font face au désastre

Rebecca Solnit, A Paradise Built in Hell. The extraordinary communities that arise from disaster, Pinguin Books, 2010, 368p.

Immanuel Wallerstein disait de notre époque que « beaucoup imaginent plus aisément la fin du monde que la fin du système social capitaliste ». En effet, de nombreux films de sciences fiction se situent dans une temporalité post-apocalyptique où la lutte pour la vie est devenu le lot quotidien de quelques survivants. Les dystopies sont légion et il est loin le temps où la science fiction proposait un imaginaire utopique, à la manière de la romancière libertaire Ursula Le Guin. Bien souvent, les survivants du cataclysme nucléaire ou d’une pandémie ont presque tous perdu leur humanité et la condition humaine subit un « ensauvagement» inéluctable. En résumant, quand il faudra survivre, chacun tend à devenir monstrueux… Aujourd’hui, cette représentation, à la fois très anxiogène et pessimiste, trouve un écho grandissant et c’est bien la raison pourquoi A Paradise Built in Hell est un livre important qui mériterait d’être traduit en français.

Rebecca Solnit prend à contre-pied le sens commun catastrophiste de notre avenir et ce à partir d’une étude des conduites humaines dans un contexte de désastres. L’enquête, essentiellement menée à partir de sources de seconde main, comprend les évènements du 11 septembre, les bombardements de Londres durant la seconde guerre mondiale, l’inondation de la Nouvelle Orléans après le passage de l’ouragan Katrina, l’explosion d’un navire à munition à Halifax ou encore les tremblements de terre de San Francisco et de la ville de Mexico. Dans toutes ces situations catastrophiques, A Paradise Built in Hell nous montre que la plupart des gens réagissent autrement que ce que le sens commun suggère. Dans l’ensemble, les gens ne paniquent pas, ne perdent pas leur humanité – bien au contraire – et dès qu’ils ou elles le peuvent, s’engagent dans le secours mutuel, avec courage et désintérêt, et ce quelque ce soit l’ampleur de la catastrophe. Lire la suite

La défense du travail vivant est un combat écologique en soi





Depuis 1996, le 28 avril de chaque année, le mouvement syndical mondial rend hommage aux victimes des accidents et des maladies du travail. C’est en 2003 que le Bureau International du Travail a entrepris d’observer une « journée mondiale pour la sécurité et la santé au travail »[1] en mettant l’accent sur la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles. Mis à part un reportage sur France Inter et quelques entrefilets dans la presse quotidienne, la question est largement passée sous silence par les grands médias et les pouvoirs publics en cette année 2019.

Et pourtant… Un récent article sur Mediapart évoque l’hommage à un gilet jaune, David Beaujouan, chauffeur routier décédé pendant son travail d’un arrêt cardiaque, à 36 ans ! Il venait de rencontrer sa nouvelle compagne, Laure, 42 ans, mère célibataire de deux adolescents. Laure fut agent d’entretien pendant quinze ans, travaillant chaque matin de 5 heures à 13 heures en nettoyant les bureaux à Orléans, jusqu’à ce que ses épaules et ses genoux ne la tiennent plus : « Je faisais les mêmes tâches depuis quinze ans. J’ai été déclarée inapte au travail il y a un an puis reconnue handicapée. Mais je ne supportais pas l’idée de n’être plus bonne à rien, alors je me suis jetée dans le mouvement des gilets jaunes ». Cette histoire n’a rien d’anecdotique, tout comme celle racontée par Edouard Louis dans « Qui a tué mon père » (livre publié aux éditions du Seuil en 2018 et monté sur scène par Stanislas Nordey en 2019). Aujourd’hui, le travail « réellement existant » est une activité contrainte qui tend à épuiser les esprits, user et blesser les corps et va parfois jusqu’à prendre la vie. Selon l’étude récente de l’OIT (avril 2019)[2], chaque année, près de 2,5 millions de travailleurs meurent dans le monde à cause d’accidents de travail ou de maladies professionnelles. Même si cela est moins spectaculaire et moins médiatisé, les maladies cardiovasculaires (31%), cancers (26%), atteintes aux voies respiratoires sont les premières causes de mortalité, bien avant les accidents. La cohorte annuelle des travailleurs blessés, meurtris par des lésions et parfois handicapés à vie compte plus de 350 millions de personnes par an ! Dans les pays de l’OCDE, le burn out (évoqué par le philosophe Éric Fiat dans son ouvrage Ode à la fatigue qu’il a présenté lors du séminaire du CPN du 17 mai dernier) semble devenir une épidémie. L’absence de définition médicale qui fasse consensus complique la récolte de données. Suivant une acception élargie, ne prenant pas seulement en compte les travailleurs en situation de burn out déclaré mais aussi celles et ceux qui sont en train de développer de façon « silencieuse » cette pathologie, près de 40% des actifs souffriraient ou auraient souffert d’un burn out. On sait que « le suicide au travail » provoquerait chaque année en France la mort de 300 à 400 personnes (estimation évidemment très complexe à chiffrer).

Il faut dire que le néolibéralisme n’aime pas beaucoup le « travail vivant », sauf pour en extraire de la valeur, avec ou sans consentement. Selon les enquêtes de la DARES (service d’animation de la recherche du ministère du Travail) ou encore la Fondation Européenne pour l’Amélioration des Conditions de vie et de Travail (dite de « Dublin », composée de façon paritaire), on observe depuis la crise financière de 2008 une nette dégradation des conditions de vie et de travail. Cela corrobore les analyses du BIT qui voient l’exposition à des produits toxiques (particules fines, produits chimiques, exception faite de l’amiante) augmenter tandis l’activité de travail s’apparente de plus en plus à du labeur nocif pour le corps et l’esprit. Que ce soit au niveau des douleurs lombaires, des sciatiques, des TMS ou encore du syndrome d’épuisement psychique, les indicateurs sont globalement à la hausse d’environ 15%.

L’intensité au travail augmente aussi. En France, de 1984 à 2016, la part de salariés qui déclarent que leur rythme de travail est imposé par le déplacement automatique d’un produit ou d’une pièce est passée de 2,6% à 18%. Le travail à la chaîne et le flux tendu atteignent le secteur des services, des supermarchés à la logistique. La proportion de salariés qui répètent continuellement une même série de gestes ou d’opérations est passée de 27,5% en 2005 à 42,7% en 2016. La part de salariés déclarant avoir un rythme de travail imposé par un contrôle ou un suivi informatisé est passé de 25% en 2005 à 35% en 2016.

La proportion de salariés qui disent « devoir fréquemment abandonner une tâche pour une autre tâche non prévue » est passée de 48,1% en 1991 à 65,4% en 2016. La part des salariés qui déclarent « un rythme de travail imposé par une demande extérieure obligeant à une réponse immédiate » a plus que doublé passant de 28% en 1984 à 58% en 2016. La part des salariés qui déclarent recevoir des ordres contradictoires est passée de 41,7 en 2005 à 44,7% en 2016. Les solutions qu’il faut forcément trouver face à ces difficultés, sont souvent bricolées, individuelles et clandestines alors que l’erreur se paie cher. En effet, 63% des répondants estiment qu’une simple erreur au travail pourrait entraîner « des sanctions », ce chiffre était inférieur de 12 points en 1996. [3]

La flexibilité continue à se diffuser dans les entreprises, les secteurs et les métiers. Même si la norme de l’emploi typique demeure le CDI à temps complet, le temps de travail effectif varie suivant les aléas du carnet de commande tandis que les temps contraints (astreinte, transport, etc.) augmentent. Le cumul de ces deux tendances contribue à la dislocation des rythmes collectifs (famille, liens sociaux, loisirs) et à un envahissement par le travail de la sphère « hors travail ». Les objets nomades (smartphones et ordinateurs portables) contribuent à ce que cela ne s’arrête jamais…

« Ne pas perdre sa vie à la gagner » fut un des slogans phares des années 1970. S’il ne résonne plus tellement aujourd’hui, c’est parce qu’il faut ne pas perdre pied au boulot si l’on veut garder sa place et échapper au chômage. Chacun est incité à viser une petite augmentation voire une promotion, de manière a se maintenir à flot financièrement, à rembourser les dettes contractées pour l’achat d’un pavillon ou d’une voiture. Parfois, pour « rester dans le match », il est préférable de s’y donner à cœur joie, ou de prendre des produits dopants. Là aussi, les indicateurs grimpent depuis quelques années. Déjà bien avant « la décennie perdue » 2008-2018, le travail avait été réhabilité comme « la première des vertus ». S’impliquer rend le travail plus passionnant, cela donne du sens et puis, cela donne droit à une reconnaissance… Pour les métiers créatifs, ingénieurs ou techniciens, l’amour du travail bien fait est un puissant moteur.

Or, le « régime économique de réalité » – expression empruntée à Danilo Martuccelli [4] – finit par perdre sa pertinence aux yeux des salarié.e.s au vu des réalités vécues. Quand les gilets jaunes entonnent leur hymne « On est là – On est là – Pour l’honneur des travailleurs et une vie meilleure … », ils expriment avec force ce qui fonde et rend légitime leur révolte sociale: le droit à l’existence, à une vie digne, surtout quand on travaille. Parce qu’au cœur de ce combat, il y a l’expérience maintes fois éprouvée que le travail, qu’on l’aime ou pas, ne le permet plus. À bien y réfléchir, le slogan écologiste « nous ne défendons pas la nature – nous sommes la nature qui se défend » s’applique non seulement à l’action en faveur de la santé et la sécurité au travail mais plus largement à celui qui revendique le droit d’avoir une vie digne.

L’être humain est un métabolisme vivant qui fait partie intégrante de la nature. Nier cela, comme le fait le dualisme homme / nature (prolongeant d’une certaine manière la vision chrétienne sur l’homme) se fonde sur la négation de notre existence en tant qu’être naturel. Or, il existe une unité dialectique entre l’humain et la nature qui s’applique également au travail humain et à la condition laborieuse. Ce que Karl Marx avait bien compris lorsqu’il tentait de briser le code source du capital : « Le travail est d’abord un procès qui se passe entre l’homme et la nature, un procès dans lequel l’homme règle et contrôle son métabolisme avec la nature, par la médiation de sa propre action. Il se présente face à la matière naturelle comme une puissance naturelle lui-même. Il met en mouvement les forces naturelles de sa personne physique, ses bras et ses jambes, sa tête et ses mains, pour s’approprier la matière naturelle sous une forme utile à sa propre vie. Mais, en agissant sur la nature extérieure et en la modifiant par ce mouvement, il modifie aussi sa propre nature. (…) Le procès de travail est la condition naturelle éternelle de la vie des hommes » (Marx, Le Capital, Livre 1, PUF, 2014, p. 199). L’actuel capitalisme néolibéral est un système prédateur qui épuise non seulement les sols et les océans, pollue l’atmosphère, détruit la biodiversité mais qui en fait autant avec l’humain, en assujettissant et en épuisant ce dernier en tant que « ressource humaine ». Revendiquer le droit à l’existence et agir pour préserver l’équilibre de l’écosystème ne forment donc qu’un seul et même engagement tout aussi écologique que social.

 

 

[1]https://www.journee-mondiale.com/145/journeemondiale-sur-la-securite-et-la-sante-au-travail.htm

[2] Organisation internationale du Travail, La sécurité et la santé au coeur de l’avenir du travail. Genève, BIT, avril 2019. En ligne :  https://www.ilo.org/safework/lang–en/index.htm

[3] https://www.eurofound.europa.eu/sites/default/files/ef_publication/field_ef_document/ef1634en.pdf

[4] Martuccelli D. Les sociétés et l’impossible. Les limites imaginaires de la réalité, Paris, Armand Colin, 2014.

 

Towards Global Democracy: 21st Century Internationalism, Emancipatory Struggles and Self-Governance





We are now two decades into the 21st century. On a world scale, humanity is already facing the consequences of ecological disasters driven by climate change, massive air pollution and exhaustion of natural resources and shrinking biodiversity. Following some, this ecological crisis is the result of productivism, consumerism and anthropocentred relation towards nature. These affirmations certainly contains truth but we should also acknowledge the fundamental responsibility of a social system that is equally blind towards nature as humankind and only consider profit making as the unique ‘regime of truth’. This social system bears a name: a capitalist world-system.

But humanity is not only facing its own possible disappearance through a ‘run away scenario’ of that ecological crisis. It is also confronted to the growing inequalities on a world scale, to frequent religious and ethnic cleansing, to the on-going oppression of women and the deprivation of basic human needs like access to water, education care or housing. This dramatic situation of a majority of the human condition reflects the fact that this capitalist world system is beyond the end of its capacities to develop humanity. Even more, we should say clearly that this social system is an obstacle in the development of humanity. The more this system survives in decadence, the more we can see all kinds of barbarism spreading on all continents.

The fact that fascism is finding again support on large scale in many countries show we are engaged in a speed race. Emancipatory movements are now in front of that reality and this should strengthen our commitment to develop a real alternative to the present situation of a rotten system. Some sections of the population in some countries may think they can protect their relative wealth by excluding and rejecting many others. But this will only lead to more suffering, conflicts and dehumanisation of the most vulnerable, the new damned of the earth.

What does history teach us? More than 150 years ago, the newly born workers movement opened the horizon for international emancipation of all oppressed and exploited. The central idea was ‘workers of the world, unite’ since workers have no fatherland and world socialism was called to be the next step in the development of humanity.

But quite rapidly, the awareness grew that freeing people form capitalist exploitation was not enough. It became clear that oppression was also an immediate goal for those that where exposed to chauvinism, alienation of their culture and repression of their spiritual beliefs.

Divide and rule was of course a ‘trade mark’ of many empires that where still ruling large parts of the earth at that time. For a very long-time, Irish Catholics (or Welsh and Scottisch communities) where opposed in between or to English Anglicans. Divide and rule made it possible for the feudal ruling class to rule Britannia as well as the seven seas of the world. But the peasants and labouring classes united themselves and found a way to struggle shoulder on shoulder in the same unions. Still the national question remained unsolved, specially regarding the Irish people.

But a the periphery of the world system, even early 19th century, and thanks to certain ideas of the Enlightment like democratic sovereignty, in countries such as in Latin America, the idea of freedom became linked with independence and produced a kind of progressive nationalism. Above all because Simon Bolivar wanted not only independence on a statist national basis but also on a continental scale.

In Eastern Europe, several empires (Tzarist Russia, Autro-Hungarian) perpetrated or let pogroms happen because racism was useful to control populations while ethnic hierarchical stratification helped to foreclose the access to the feudal elite to a tiny – like an elite among the elites. The struggle for emancipation was therefore very quickly confronted to the question how to deal with the question of nationalities.

The bourgeoisie, as upcoming class of merchants and industrial entrepreneurs, was ready to contest the autocratic or feudal rule and she needed a popular basis to gain a majority. In many cases, this bourgeoisie made an appeal to ‘the nation’ to find that popular support.  But once the nation-state was formed, the democratization stopped half way since it was better for this new ruling elite not to deal with social justice… Also, the newly formed nation-state institutions tended to use borders to guarantee a new class domination while it used patriotism and nationalism as way to develop class collaboration. In many cases, it also searched to enlarge the territory of the nation-state, in order to find new markets, which lead to the first world was, when imperialist nation states waged a bloody war against each other scarifying the lives of millions of ordinary people.

Some of the progressive forces (mainly social-democrats) tended to cope quite rapidly with the new institutions and their borders, considering that any greater scale on political and economical level was automatically progressive. This was the case of Rosa Luxemburg considering separatism or independence would be a ‘regression in any case’. Following her, the right of self-governance and independence is only a hollow aim. Austro-Marxists like Otto Bauer advocated national-cultural autonomy but one that recognize rights to persons of different cultural communities, independently from the territory they live upon. Following Lenin, the position of the Austro-Marxists was inconsistent because it made it possible to avoid to campaign against the Austrian Empire of the Habsburgers. Lenin made a distinction between oppressed nations and oppressing nations and following him, the question of nationalities is far from resolved since the bourgeoisie is not capable anymore to carry out this democratic battle.  Lenin was opposed to abstract internationalism but also against patriotism and chauvinism. From 1913, he advocated the right to self-determination of the people. At the same time, socialism is always started at a local and national level but can only prevail at an international level. Forming a (con)federation of socialist states could open the possibility to organise centralisation on a higher level as long as social justice, democracy and equal treatment between all nationalities is respected. If Lenin and the Bolsheviks hadn’t endorsed the call for the right of self-determination (including the right to form a separate state) straight on from February 1913, the Russian Revolution would have been limited to Petrograd and Moscow….

Thanks to the inclusion of this right of self-determination, the Russian revolution became the first anti-imperialist revolution ‘from within’. This is also linked to the multinational character of the laboring classes and plebeian masses while Tzarist Russia was at the same time imperialist and feudal-capitalist regime. In the aftermath of the October revolution, the Bolsheviks held a conference of the eastern oppressed people in Baku (Azerbaijan). This conference took place in 1920 and was attended by about 2000 representatives of India, South-East Asia, China, Central Asia and Middle-Eastern countries. It paved the way for an alliance between the 3rd international communist party’s with nationalist-democratic leaders and organisations. It opened also the way for the anti-colonial struggles of the second half of the 20th century, and was based upon the firm position of the ‘right of self-determination of all people’. But, from the thirties on, a new kind of ‘panslavism’ came back on the forefront and translated itself into Russification of all channels of power, specially in the peripheral republics with many displaced minorities or even attempts of genocide.

Through the 20th century, after two world wars and a death toll of tens of millions, state rule grow on a world scale. Still, thanks to the cold war as well as the anti-colonial revolution, an important number of regions and countries escaped for a certain time from imperialist domination. In Western Europe, the fear for revolution pushed the ruling class to accept compromise and let social democracy to enter the game, even at the cost of accepting a large based universal social security and recognising trade unions. For the ruling elite, this was meant to domesticate the revolting masses while for social-democratic leaders, it was a way to gain power and to win positions in order to change gradually society. Unfortunately, this change stopped half way and in the late 1970, the counter-offensive began with Margaret Thatcher and Ronald Reagan, both inspired by the neoliberal policies applied with shock therapy in Chile after the coup against Pinochet. When it comes to keep masses out of the real power,  all means are useful like a coup, bonapartism or rampant fascism. Or tension strategy like in Italy in the same period.

Of course, 1989 was a turning point. The fall of the Berlin wall and short after that the crumbling of the USSR as well as the slow conversion to capitalism of the ruling caste of Popular China (or Vietnam) let all social movements and struggles alone in their fight against capitalist despotism. Algeria became more and more state-capitalist while Yugoslavia was turned apart by war and internal ethnical conflicts

It is clear that the neoliberal globalisation represents the political expression of a counter-offensive of the world ruling classes. It has the purpose to eliminate any obstacle in the process of capital accumulation and profit making at a moment that profit rate and markets was stagnating since the early seventies. Even if the present day global capitalism still need state system to regulate and support accumulation, it also need supranational regulations and for a to obtain agreements around conflictual issues. Multinationals and financial oligarchies submit the statist (national) democratic spheres. But since globalisation is not resulting in harmonic growth but in widening gap between countries, inside every country, the ideology of it sooner or later start to lack legitimacy.

Even if the neoliberal ideology of globalisation uses local /particular identities (like all the exotic tastes of the food industry), it also violates national, local or specific cultural traditions. Also because everybody is asked to sell itself on that global world market, the impossibility of that fosters a kind of neo-nationalism, most of the time it is reactionary but sometimes it contains progressive aspirations. The reactionary trends move towards racialisation, purity, the will of closing borders and exclusion of the ‘other’. In case of progressive aspirations, it expresses the aim to win sovereignty, self rule or self-governance. Such as ‘we, ‘the people’ need to be able to decide again about our common future, both on political, economical as cultural level’.

Of course, ‘socialism in one country’ is even more nonsense today as 80 years ago. Still we have to answer the question how do we combine struggles at local/regional levels with possibilities of small advances with an internationalist and global perspective?

I think it must be said that the writings of Abdullah Ocalan contribute very importantly to ask oneself the good question and therefore to find a way to develop both on a theoretical as on a practical way the solutions to crisis humanity is confronted with. The key issue is to understand that power relations always come first. This is true regarding patriarchy and state despotism as much as the oppression of many cultures and national identities as well as the surplus extraction of work by capital. Power is also the first and last issue when it comes to emancipation: will power be shared and controlled from below or monopolised by a party that will rule in name or on behalf of the people. Ocalan succeeded to articulate a balance sheet of the 20th century with the tasks we face in this 21st century. He was inspired by social ecology of Murray Bookchin and the traditions of communalism and direct democracy. Still, Abdullah Ocalan also recognizes the importance of the struggle against patriarchy and that is why women, still ‘the niggers of the world’ and their emancipatory struggle has to be put at the very centre of all struggles.

From the moment democracy – meant as a way to decide through collective deliberation, about our fate and our future, and this on all levels, from the neighborhood up to cities regions or on a higher continental or global level, the need to develop a confederalist approach becomes evident. This is also why ‘democratic confederalism’, not of states but of communities, ready to self-organise their daily lives represents a major programmatic and strategic contribution to our present struggles.

This answer for example lacked completely in the debates held during the World Social Forum (started in Porto Allegre in 2002). Unfortunately, after a few years of promising gatherings, this dynamics seem to be limited to NGO’s, avoiding any discussion about tasks, campaigns and active support of each other. So we only have that archipelago of front and struggles. The reason why the NGO-isation became problematic is quite easy to see: being dependent on state subventions, in many countries, this galaxy of structures tended to disconnect itself from their social basis and social struggles. This can also be said of international trade movement, but at the very lowest level of the shop-floor, the reality of class struggle still exist and lead new generation to engage, in renewed ways, into that fight, as it is the case against privatisations, social cuts, austerity, precarization and so on.

Today, the need for international and global solidarity and is urgent: the fight against war and state terrorism of which both Palestinian and Kurdish people are suffering; the  and struggle of indigenous peoples; women struggles around the world for their ful sovereignty over their life and body; the peasants fighting against land grabbing; urban communities fighting to maintain water as common good against the commercialisation and marketization; fight against criminal warlord capitalism in the neighborhoods of metropolitan cities etc.

But developing links, solidarity networks between social movements is very important, it does not suffices. These connections can only lead to concrete results if they are underpinned by the goal that the people should decide about their future instead of the ‘Moloch’ of the capitalist state system. Aiming for democracy is in fact a fight to reclaim sovereignty, power and the collective capacity of self-rule (on all levels of social life, both individual as collective) to eradicate oppression and to change the relation with nature in a non destructive way.

Personally, I still think present day Internationalism should be founded upon a systemic alternative of a post-capitalist society. Do we have to call that system socialist or even eco-socialist? For the answer is yes but if I want to have a dialogue with all those that also want to fight this system but that do not recognize themselves in the terminology of state socialism or something like authoritarian communism, I must broaden the discussion. Other wise, I will only discuss with representatives of those currents of the 20th century and engage in polemics that belong to the past.

In the present times with the systemic crisis we are facing, humankind is emerging and coming together ‘thanks’ to climate crisis and threats of survival imposed by capitalist system. All fundamental problems of humanity are caused directly and indirectly by this system. Of course, we should be ready to support the striving of independence or self-rule. But this has to be linked with a content based upon the interests of the social majority (working classes, plebeian sectors, oppressed categories such a women, migrants, youth). We have to reject ethnocentrism and propose an horizon for society that is emancipatory, radically democratic and based upon social justice.

Solidarity and developing cooperation at a higher level should always be part of the political methodology: autonomy or devolution can go hand in hand with cooperation upon a higher level like a confederation of cantons, republics with a common social contract or constitution.

The need to break with present institutional order is very important to me. With the present institutions, struggles are tied and integrated or domesticated. The state is a separate from society, weights above and upon society. It has a social nature, which mean that it is not neutral and one can’t use it to implement social justice for example. The recent experience of progressive governments in Latin America (Venezuela, Ecuador, Bolivia) have demonstrated that even being in government with new constitutions does not eliminate the ‘deep state’ and the oligarchy and her capacity to organise sabotage and to corrupt massively those progressive forces.

It is very difficult at the present time to formulate an institutional answer, specially because the balance of forces is far from good. Still, since capitalist world system is floating upon an ocean of hug debts. Since profit making and growth is hiking behind the further increase of even more debts, we know the financial system will find itself dragged into a new huge crisis. One of the ways these crises are solved is through war, the impoverishment of middle classes and the starvation of large sections of the world population. This eventuality, together with the underlying ecological crisis will lead the most conscious sectors of humanity to search post-capitalist solutions. This scenario, in combination with very illegitimate global and national statist institutions can bring emancipatory social movements to be in charge of responding to human needs as never before. This can lead to partially liberated or ‘abandoned’ territories, to cities or regions where self-rule can develop as long as social movements, activists, scholars and technical skilled people are able to grasp these tasks of the moment. The only way to connect all these struggles, experiences and advances is with the aim of global democracy. We should be prepared.

 

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Bouquin (2014), « Resistance to work and at the workplace : a Blind Spot for French Sociology of Work », in Rawlinson M., (ed.), Labor and global justice. Essays on the ethics of Labor Practices under Globalization, ed. Lexington Books, pp. 165-178.

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