Stephen Bouquin

Brisons les chaînes algorithmiques !

[article publié dans Travailler au Futur n° 6]

Le travail se numérise de manière fulgurante. Depuis le début de la pandémie, cette numérisation s’est amplifiée au point où elle envahit désormais toutes les sphères de la vie sociale. Dans cet article, nous proposons d’analyser en profondeur les effets de cette numérisation. L’enjeu est de taille : soit nos sociétés glissent toujours plus vers un futur dystopique digne de 1984 ou de Brave New World soit un sursaut démocratique et social fait que notre avenir restera digne d’être vécu[1].

La numérisation de la production a commencé bien avant l’arrivée des ordinateurs et d’internet. En effet, les premières machines à commande numérique sont apparus dans l’industrie à la fin des années 1940. Mais c’est bien plus tard, lorsque certaines limites techniques furent dépassées à la fin des années 1970, que la première vague de robotisation se développa. Dans les années 1990, les constructeurs du secteur automobile ont imposé aux opérateurs la signature de leur travail. Ainsi, l’ensemble des opérations de travail devenaient traçables, facilitant ainsi un contrôle de qualité intégré au process industriel. Au cours de la décennie suivante, celle des années 2000, le numérique a fait son apparition du côté des chauffeurs-livreurs, dotés de systèmes de navigation embarquée pour s’étendre très vite du côté des préparateurs de commandes dans les dépôts de logistique, des postiers ou encore des cadres qui travaillent avec des progiciels. Aujourd’hui, la numérisation s’amplifie avec le télétravail, la mise en réseau des activités de production et de service. Les services publics se digitalisent tandis que dans l’éducation nationale, élèves et enseignants sont sommés d’intégrer des espaces numériques d’apprentissage. Le métier d’enseignant est bouleversé autant que celui d’étudiants ou élève…

Partout où il se manifeste, le numérique facilite la mesure comparative de la performance, non seulement du côté des salariés mais également des fournisseurs, prestataires ou sous-traitants. Il s’agit bel et bien d’une révolution technologique de premier ordre. Reste à savoir comment l’appréhender et comment y résister, si tant est qu’il faut le faire…

Pour élucider cette question, il faut avant tout commencer par briser le secret du « code source », comprendre la nature de la révolution numérique. Pour concrétiser cela, je propose de procéder en deux temps : primo, il faut commencer par déchiffrer ce qu’est le numérique dans sa réalité la plus concret et pratique ; secundo, il faut conceptualiser de manière adéquate l’innovation technologique en général, numérique en particulier. Le numérique mobilise des informations fragmentaires sur lesquelles s’opèrent des opérations logiques. L’informatique traite ces informations sur un mode binaire, en mobilisant des langages qui organisent le classement de ces informations de manière complexe. C’est ici que l’algorithme fait son apparition. Pour Gérard Berry, chercheur en science informatique, un algorithme c’est :

« tout simplement une façon de décrire dans ses moindres détails comment procéder pour faire quelque chose . Il se trouve que beaucoup d’actions mécaniques, toutes probablement, se prêtent bien à une telle décortication. Le but est d’évacuer la pensée du calcul, afin de le rendre exécutable par un automate numérique. On ne travaille donc qu’avec un reflet numérique du système réel avec qui l’algorithme interagit. »

Il ne s’agit donc pas seulement d’un raisonnement mais aussi d’une action, au vrai sens du terme . Le script codé est chargé d’une finalité concrète à savoir résoudre un problème [2] donné.Un algorithme n’est donc rien d’autre qu’une suite finie et non ambiguë d’opérations et d’instructions qui permettent de résoudre une classe de « problèmes ». Ceci permet à son tour de mobiliser de manière standardisée l’évaluation de l’effectivité [3].

L’usage des algorithmes dans la programmation de tâches machiniques automatisées ne date pas de hier. Après la seconde guerre mondiale, les machines à commande numérique ont fait leur entrée dans l’industrie. Là aussi, un algorithme dictait à la machine ce qu’il fallait faire, comme par exemple arrêter l’usinage d’une pièce dès qu’une « tolérance critique » fut atteinte. L’algorithme a donc besoin d’informations et d’instruments de mesure, de capteurs fiables, faute de quoi le codage algorithmique devient caduc et dysfonctionnel. Dans ses développement récents, rendus possibles par l’interconnectivité apportée par internet, ces informations sont extraites à partir de l’activité travaillée de ceux qui utilisent ces machines

Aujourd’hui, les algorithmes sont une composante essentielle du fonctionnement des réseaux et de « l’intelligence artificielle » qui correspond en réalité à une sorte d’intelligence programmée qui reste dépendante de cette dernière. Avec internet et la constitution de larges bases de données (les big data), les algorithmes se sont démultipliés à tous les niveaux. Chaque année, plusieurs centaines de milliers d’étudiants voulant s’inscrire à l’université sont orientés par l’algorithme de « Parcoursup ». Les échanges sur les réseaux sociaux sont organisés par des algorithmes. La navigation sur internet alimente les centres de données et sont traités par des algorithmes. Les caméras de surveillance font le tri dans les images à l’aide d’algorithmes. Inutile de poursuivre la liste des exemples, les algorithmes sont effectivement partout.

Les philosophes Thomas Berns et Antoinette Rouvroy ont identifié l’émergence de cette réalité comme une « gouvernementalité algorithmique »[5]. En effet, les algorithmes permettent de classer les comportements hétérogènes, ce qui permet de brasser un océan de données, pour les traiter, les trier, les personnaliser et les insérer dans des instructions de commandement. Le code source de l’informationnel algorithmique contient donc une puissance de « faire faire », ce qui, dans un environnement où le pouvoir est inégalement distribué, en fait une arme redoutable…

Mais il ne suffit pas de briser le secret du « code source » algorithmique, il tout aussi essentiel de conceptualiser de manière adéquate l’instance technologique. Bien souvent, l’analyse sociologique tend à considérer le numérique comme un dispositif technique, comme une « chose », certes abstraite, mais une chose quand-même. Une telle approche nous fait voir que le dispositif tout en laissant hors champ les rapports sociaux de production, de propriété, de pouvoir et surtout les contradictions qui les travaillent. Pour ma part, je préfère résister à la tentation du « fétichisme numérique »[6], avatar d’un déterminisme technologique que les sociologues ou économistes reproduisent souvent inconsciemment. La raison est simple, ce fétichisme numérique fausse notre compréhension et nous oriente soit vers l’optimisme béat (l’émancipation par le numérique) soit vers un catastrophisme paralysant (l’humanité dominée par les robots). Or, notre avenir ne sera ni l’un ni l’autre mais seulement ce qu’on nos actions sociales réussiront à empêcher et à faire advenir…

La technologie numérique n’est donc pas une sorte de force autonome mais seulement un dispositif d’agencement des rapports sociaux de production. Les informations numériques sont à la fois force productive et marchandise, tout comme la force de travail au demeurant. Loin d’être neutres, elles répondent à un double objectif : maximiser la profitabilité et minimiser les risques (la concurrence, la rétention de productivité par le travail vivant). Le numérique algorithmique n’est donc rien d’autre qu’un rapport social dédoublé, qui aussi assujettissant qu’il puisse être, engage toujours le travail vivant et demeure donc dépendant de ce dernier. Ce qui signifie que le pouvoir du numérique algorithmique demeure contingent, tout autant que celui du capital sur le travail. Dit autrement, dans l’antagonisme qui oppose capital et travail, il faut comprendre pourquoi on est perdant et comment on ne l’est pas forcément tout le temps… Par conséquent, si la technologie n’est pas neutre mais une relation sociotechnique sous contrôle du management (ou de l’entreprise-plateforme), elle devient en même temps un terrain contesté, de luttes et d’oppositions [7].

L’algorithme comme puissance de « faire faire ».

Dans le contexte actuel, il est certain que les algorithmes créent de nouvelles possibilités pour contrôler et diriger l’activité de travail. Cette puissance algorithmique s’exerce de plusieurs manières qu’on peut distinguer facilement. Les algorithmes permettent de recommander, de restreindre, d’enregistrer, d’évaluer, de remplacer et de récompenser. L’ensemble de ces actions viennent renforcer les modalités de contrôle dont le management dispose déjà et qui s’organisent autour du contrôle technique et bureaucratique [8].

La recommandation renvoie à l’usage de scripts offrant des suggestions destinées à inciter un opérateur à prendre les décisions préférées de l’architecte de choix [9]. Cependant, contrairement aux régimes de contrôle technique et bureaucratique-rationnel, la recommandation algorithmique guide les décisions des travailleurs en identifiant des récurrences, grâce aux schémas d’apprentissage automatisés (machine learning). Le travailleur est donc invité à se conformer à un scénario fixé par le programme.

En général, ces recommandations prennent la forme du nudging [10] – une sorte d’incitation subtile et paternaliste – que l’on peut difficilement ignorer. Par exemple, Uber s’est engagé dans un processus de nudging individualisé en temps réel pour inciter les chauffeurs à rentrer chez eux lorsque trois passagers consécutifs signalaient qu’ils ne se sentaient pas en sécurité [11]. Un autre exemple : Uber s’est appuyé sur des données personnalisées telles que la vitesse de freinage et d’accélération, pour analyser si les chauffeurs conduisaient de manière erratique pour recommander de manière algorithmique le moment où ils pourraient avoir besoin de se reposer [12]. Signalons aussi que les helpdesks utilisent des systèmes qui trient les messages écrits suivant leur degré d’agressivité.

La plupart des enquêtes convergent pour dire que recommandations algorithmiques ont des effets négatifs sur les conditions de travail [13]. Dans la logistique des entrepôts, les systèmes de recommandation algorithmiques s’appuient sur des catégorisations opaques. Par exemple, le système de recommandation d’Amazon approvisionne ses entrepôts à l’aide d’un algorithme de stockage chaotique, qui attribue des marchandises sur les étagères en fonction de l’espace et de la disponibilité. Comme la logique algorithmique reste opaque, les travailleurs ne peuvent plus se fier à leur propre cognition pour trouver des articles et n’ont aucun moyen de trouver des articles lorsque le serveur tombe en panne…[14] . Dans le domaine de la santé, où la recommandation par algorithme est appliquée au niveau des diagnostics en ligne, les enquêtes indiquent que ce mode opératoire augmente le doute et l’incertitude parmi les professionnels en termes de décisions à prendre [15].

Pour les travailleurs, les recommandations algorithmiques ne sont pas forcément intelligibles, ce qui peut provoquer des frustrations et nourrir des sentiments de dépossession et d’aliénation. Forcément, le dirigisme algorithmique va mettre sous tension la coopération dans le travail puisque celle-ci s’organise autour de process automatisés.

La restriction est un deuxième mécanisme de contrôle qui passe par l’utilisation d’algorithmes qui déterminent l’affichage sélectif d’informations afin d’induire des comportements spécifiques et d’en empêcher d’autres. La plateforme de recrutement Upwork a utilisé des chatbots (robots de dialogues) pour signaler aux télé-opérateurs leur engagement de ne pas travailler en dehors de la plateforme, et ce dès qu’ils utilisent certains mots tels que Skype, Smartphone ou courriel dans leurs conversations avec les clients. La restriction se fonde également sur la rétention d’information. Ainsi, Uber n’indique pas le lieu où se trouve le passager à transporter, ce qui empêche le chauffeur de mesurer la « profitabilité » d’un trajet avant d’accepter la course. Uber et Lyft utilisent également l’algorithme forward dispatch qui attribue la course suivante avant la fin de la course en cours. Les chauffeurs peuvent mettre en pause cette fonction, mais dès qu’ils acceptaient leur prochaine course, la fonction est réactivée. On comprend que l’algorithme fonctionne ici comme un dispositif de subordination des chauffeurs et que leur acceptation de la course n’est qu’un alibi pour leur imposer un statut de chauffeur indépendant. La restriction algorithmique permet aussi de limiter les possibilités de « prise de parole » de la part des travailleurs. Les systèmes de feedback en ligne combinent de manière interactive les expériences et les évaluations des travailleurs en ne sélectionnant que les expressions positives [16].

La restriction algorithmique tend à renforcer la précarité. Les plateformes à médiation algorithmique peuvent fragmenter les efforts de plusieurs travailleurs interconnectés sans qu’ils le sachent. Le travail fragmenté se fait avant tout avec des travailleurs indépendants, « utilisateurs » de ces plateformes, plutôt que comme des employés salariés. L’usage de l’algorithme permet de remplacer le rapport de subordination – variablement présent dans le rapport salarial – par une sorte de subordination à la puissance algorithmique. L’activité décomposée en micro-tâches permet alors d’atomiser le collectif de travail pour ensuite le réassembler de manière opaque.

L’évaluation algorithmique est une autre modalité de contrôle. L’examen de l’activité des travailleurs permet de corriger les erreurs, d’évaluer la performance et d’identifier les « canards boiteux ». Mais cette évaluation exige un enregistrement permanant de l’activité ce qui permet d’identifier les groupes informels qui interagissent fréquemment, de relier ces groupes informels à la productivité et d’identifier les liaisons et les isolats de communication, et bien sûr aussi de repérer les orientations oppositionnelles [17] .

Dans l’industrie du transport de marchandises, les employeurs ont perfectionné leurs systèmes de gestion de flotte pour intégrer un large éventail de données concernant les chauffeurs, y compris l’efficacité énergétique du conducteur, le temps de marche au ralenti, la géolocalisation, la fréquence des sorties de voie, les schémas de freinage et d’accélération, le statut de la cargaison et les informations sur l’entretien du véhicule [18]. En organisant sur une base algorithmique la livraison de colis, la société UPS applique l’adage « petites quantités de temps = grandes quantités d’argent », calculant qu’en économisant une minute par jour par chauffeur-livreur, elle pourrait générer une économie près de 15 millions de dollars par an [19]. Au vue de tels chiffres, on peut se demander pourquoi le management se gênerait en effet

Tout comme pour le contrôle bureaucratique, le management utilise l’enregistrement algorithmique pour informer les travailleurs à propos de leur évaluation. Ce qui est une manière de mettre les personnes sur la défensive, comme étant toujours insuffisamment performants. Mais contrairement au contrôle bureaucratique, l’enregistrement algorithmique utilise ces procédures pour fournir un retour en temps réel. Lorsque l’activité est enregistrée en permanence, ce qui est de plus en plus le cas, les travailleurs reçoivent ces informations en temps réel, indiquant qu’ils sont « en retard » dans la réalisation de leur volume d’activité. Lorsque le score est systématiquement trop bas, une alerte se déclenche et le superviseur robotisé signalera la nécessité de réorienter le travailleur…

Dans le monde du gig work, les évaluations algorithmiques se focalisent avant tout sur la valeur « réputationnelle ». Du covoiturage aux plateformes de travail, les bonnes évaluations assurent la visibilité de la prestation de travail ou du service, ce qui détermine le potentiel de valorisation. Par exemple, sur la plateforme de services de soin Care.com, les notations algorithmiques sont utilisées pour créer différentes catégories de travailleurs : le label Care-Pros ne mentionnera que les soignant.e.s avec une note élevée, répondant à 75 % des appels dans les 24 heures. Une telle valorisation des « champion.ne.s » se retrouve sur l’ensemble des sites d’intermédiation qui visibilisent les plus performants. Mais comme l’a rappelé Antonio A. Casilli, sur les sites comme Mechanical Turk d’Amazon comme ailleurs, les champions sont aussi des brokers, des micro-employeurs qui mobilisent des « petites mains » afin de maintenir leur sur-visibilité. En même temps, sur les plateformes de micro-services, ce type de notations conduisent les prestataires à fausser les données. Si les algorithmes poussent les micro-travailleurs à l’auto-exploitation afin d’augmenter leurs chances d’obtenir une commande future, cette conduite nourrit aussi une prise de conscience qui peut donner lieu à un comportement opportuniste, déloyal ou encore oppositionnel.

Plus globalement, les algorithmes fonctionnent comme des dispositifs disciplinaires qui sanctionnent et récompensent. Dans le cas d’un contrôle par la technique, la loyauté est assurée par le recrutement d’une armée de réserve de travailleurs secondaires (intérim ou CDD) prêts à remplacer les travailleurs primaires en CDI qui ne coopèrent pas suffisamment avec l’employeur. Dans le cas d’un contrôle bureaucratique, la discipline est obtenue par des mesures incitatives et des sanctions. Les travailleurs ayant le comportement souhaité seront récompensés par des promotions, des salaires plus élevés, des postes à plus grande responsabilité ou des tâches plus intéressantes, tandis que ceux qui n’ont pas le comportement souhaité sont exposés aux brimades et au harcèlement.

Les plateformes peuvent très bien « bannir » un travailleur non coopératif ou insuffisamment performant[20]. Sur des plateformes comme Amazon Mechanical Turk, les travailleurs qui ne se conforment pas aux directives seront soit bannis de la plateforme, soit sanctionnés en rendant leur profil difficile à trouver. Dans la gestion des ressources humaines « guidé » par algorithme, les profils instables, susceptibles de quitter l’entreprise sont tout de suite identifiés[21]. Les agences intérimaires ont déployé des algorithmes pour analyser le parcours et le développement d’une carrière et identifier les profils à « haut potentiel » versus des profils « stagnants » ou « paresseux ». La récompense algorithmique forme un mécanisme de contrôle interactif et dynamique qui soutient les travailleurs les plus performants en leur offrant davantage d’opportunités, une rémunération ou des promotions.

Du côté des plates-formes, tout est fait pour garder les algorithmes de notation et de récompense secrets afin de décourager la manipulation et l’inflation des notes. Dans le marché du travail en ligne hautement qualifié, les plateformes sont passés d’un système d’étoiles transparent à un système opaque. Ne sachant plus ce sur quoi l’évaluation se fait, ni de la manière dont les évaluations sont utilisées, ni des raisons pour laquelle des propositions sont rejetées, le sentiment d’aliénation explose, ce qui nourrit la méfiance et l’esprit critique.

Si la mobilisation d’algorithmes fournit un nouvel arsenal de contrôle au management, la puissance de ce « faire faire » n’annule pas la possibilité de s’y opposer ; elle ne fait que déplacer le domaine du conflit et de la lutte. Comme je l’ai développé dans mes recherches, je pense qu’il est essentiel de comprendre que les innovations technologiques font partie intégrante d’une sorte de « luttes des classes » telle qu’elle est menée par « en-haut », c’est-à-dire par l’employeur ou le management et qu’elle ne peut donc annuler celle-ci. Tôt ou tard, des résistances sociales, individuelles ou collectives, réapparaissent. Il est donc essentiel d’intégrer cette dimension conflictuelle dans l’analyse des algorithmes au travail, tant pour comprendre leur raison d’être que les limites de leur efficacité.

Ceci est d’autant plus vrai que le management algorithmique affecte profondément la subjectivité des travailleurs. On pourrait penser que cette surveillance conduit les travailleurs à contrôler leur propre comportement afin de se conformer aux attentes de la structure, de sorte qu’ils en viennent à se voir eux-mêmes de la manière dont ils sont définis par la surveillance [22]. C’est le pari du management et c’est aussi la narration des sociologies domino-centrées qui, tout en se présentant comme « critiques », n’appréhendent qu’une seule dimension d’une réalité pourtant contradictoire. Mais une telle sociologie ne fait que rabattre la réalité sur elle-même, en masquant les tensions et les contradictions qui la traversent, ce qui interdit aussi de voir les possibles évolutions sous-jacentes.

C’est pourquoi je soutiens l’hypothèse que le management algorithmique conduit à pousser la relation de travail jusqu’à un point de rupture, tant sur un plan subjectif qu’objectif. Comment peut-on encore obtenir une collaboration loyale alors que la méfiance et la surveillance deviennent la norme ? Que des cadres (encadrants) gagnant au-delà de 4000 euros par mois consentent à collaborer loyalement est plus que compréhensible, mais peut-on s’attendre à la même chose avec ceux qui gagne le SMIC voir à peine le double de celui-ci ? Sachant le durcissement des inégalités, la dégradation des conditions de travail et l’omniprésence d’un chantage affectif à la performance (à partir de l’injonction amoureuse du travail), on peut se dire que la surveillance et le management algorithmique s’exposent à une usure rapide, produisant une perte de motivation et des turnovers élevés. A cela se rajoute les effets dysfonctionnels d’un management qui, en chassant les temps morts, casse aussi les dynamiques collaboratives et produit une érosion de la productivité [23].

L’hypothèse d’une contestation larvée et silencieuse des systèmes algorithmiques est non seulement pertinente mais se vérifie d’ores et déjà ce qui conforte l’idée que, même sous la férule d’un panoptique informatisé, le travail vivant « se rebiffe » et qu’il tente de déjouer la puissance algorithmique, ne serait-ce que pour retrouver une marge d’autonomie indispensable à sa survie psychique.

Les résistances au contrôle algorithmique

Le développement de formes de contrôle algorithmique n’est pas resté sans réponse. On peut même dire qu’il existe une continuité avec les formes de résistances qui se sont manifestées contre les régimes de contrôle technique ou bureaucratique. Néanmoins, l’environnement numérique et la tendance à l’extension de la surveillance changent la donne et font apparaître un activisme d’un nouveau type que je propose regrouper sous le vocable d’«algo-résistance».

Face au contrôle algorithmique, les travailleurs – salariés ou pas – peuvent s’engager dans la non-coopération de différentes manières, en raison du caractère instantané et interactif des algorithmes. Une des nouvelles modalités de résistance renvoie à l’exploitation inversée des algorithmes. Celle-ci passe par une sorte de négociation avec les clients et les parties tierces. Les uns vont ignorer les recommandations ou les récompenses algorithmiques tandis que les autres résistent à la gamification en refusant d’apprendre les règles du jeu ou en jouant volontairement très mal [24]. On peut donc « trainer des pieds », flâner, perdre son temps en appliquant des tactiques nouvelles. Le but est de se créer des espaces d’autonomie sur le plan psychologique, social, temporelle ou physique, à la fois sur le lieu de travail et à l’égard de la prestation attendue [25].

Une autre manière de s’engager dans la non-coopération consiste à perturber l’enregistrement algorithmique. Dans une étude sur le fonctionnement des tribunaux et des services de police, des chercheurs ont constaté que les professionnels du droit et les policiers mettent en jeu un ensemble de tactiques dont l’objectif relève d’un « obscurcissement des données » ; en bloquant la collecte de données ou en produisant une inflation d’informations que l’algorithme n’est plus en mesure de catégoriser [26].

Plusieurs enquêtes ont mis en évidence que les chauffeurs Uber résistent au contrôle en désactivant leur mode conducteur lorsqu’ils se trouvaient dans certains quartiers, en restant dans les zones résidentielles pour éviter certains types de clients ou en se déconnectant fréquemment pour éviter les longs trajets peu rémunérants dans la tarification de la plateforme [27]. Une enquête récente [28] a constaté que ces travailleurs de plateforme tendent à analyser le comportement passé des clients en matière d’évaluation avant d’accepter les contrats. Lorsque les mauvaises évaluations de leur performance s’accumulent, ils mobilisent des avatars pour éviter d’être « désactivés ».

Il semble même possible de tirer parti des algorithmes pour résister au contrôle. Certains travailleurs appliquent une sorte d’ingénierie inversée en priorisant les activités qui semblent avoir un impact positif sur leur évaluation [29]. Ce type de conduite se retrouve aussi du côté des prestataires. Les hôtes d’Air-Bnb participent à des forums en ligne, lisent la documentation technique de l’entreprise et surveillent les profils et les notes des concurrents pour comprendre quelles caractéristiques ou quels comportements semblent influencer positivement leurs notes. Dans le même ordre d’idées, les travailleurs de Mechanical Turk ont déployé leurs propres algorithmes pour tenter de prendre le dessus sur le régime de contrôle de la plateforme. D’autres travailleurs utilisent des scripts qui surveillent le marché des tâches qui donnent l’alerte lorsque des tâches appropriées deviennent disponibles. Les plus audacieux ont mené des opérations de hacking pour supprimer les informations de l’interface utilisateur [30].

La résistance au contrôle algorithmique se fait aussi en négociant de manière inversée avec les clients afin de contourner ou de modifier les évaluations algorithmiques. Au niveau de la vente en ligne, les vendeurs contactent des acheteurs ayant laissé une évaluation négative et tentent de les convaincre de la retirer [31]. Sur le marché du travail en ligne, ont tend à demander de manière préemptive des garanties d’évaluation « kharma » [32]. Ainsi, un chef de projet demande à son équipe de terminer un « déliverable » en échange d’une note « Karma » attribuée à chacun [33]. De telles interactions négociées autour des évaluations algorithmiques expliquent en partie pourquoi les marchés du travail en ligne connaissent une inflation des notes et des évaluations.

En plus des stratégies individuelles, les travailleurs peuvent aussi résister de façon collective, ce qui n’a rien de nouveau. Historiquement, les syndicats ont permis de faire valoir les droits et revendications du personnel. En effet, sans contre-pouvoir syndical dans l’entreprise, l’Etat de droit s’arrête aux portes de l’entreprise et l’arbitraire règne à tous les étages…

Aujourd’hui, on voit apparaître cette logique collective chez les coursiers. Dans les métropoles comme Paris, Londres, Rome ou Amsterdam, des collectifs de coursiers sont émergés en quelques années seulement. Souvent, cela commence par une organisation parallèle, un forum ou une liste Whatsapp qui permet de briser l’atomisation sociale. Dans ces communautés en ligne, les travailleurs s’entraident pour apprendre de nouveaux systèmes et pratiques, éviter les processus disciplinaires, retrouver l’accès lorsqu’ils sont exclus des plateformes, identifier les clients ou les emplois souhaitables, ou encore apprendre comment lisser leurs revenus [34].

Des informaticiens et des collectifs syndicaux ont également conçu des plateformes permettant aux travailleurs de signaler ceux qui maltraitent le personnel embauché. Par exemple la plateforme Turkopticon qui est une plateforme d’information militante permettant aux travailleurs de rendre public leurs relations avec Amazon Mechanical Turk. Il y a aussi la plateforme Dynamo qui permet aux micro-travailleurs de se rassembler, d’atteindre une masse critique avant de se mobiliser [35]. Dans le même ordre d’idées, Peers.org propose un système de mise en commun de plusieurs comptes tandis que Guild.net permet de mener une pression collective de négociation sur les rémunérations. La plateforme Zen99 propose un tableau de bord intégré qui aide les travailleurs indépendants à organiser leurs finances, leurs impôts et leurs polices d’assurance.

Ces forums et plateformes peuvent aident les travailleurs à corriger partiellement l’asymétrie de pouvoir qui découle du contrôle algorithmique. Ce n’est pas rien et il ne faut pas mépriser ces petites, marges de liberté. Dans certains cas, ces travailleurs s’engagent collectivement dans des tâches, partagent des informations sur les clients et organisent une discussion sur les astuces du métier. Dans d’autres cas, ils utilisent des forums en ligne pour partager des ressources et identifier des clients ou des commandes de travail à éviter ou acceptables. Cela rappelle un peu les Bourses du Travail, une invention du prolétariat français… On voit également apparaître des outils de secours mutuel, y compris sur la manière d’anticiper ou d’éviter les mesures disciplinaires ; ou encore sur les manières de retrouver l’accès à la plateforme alors qu’on a été expulsé. L’entraide existe aussi au niveau de l’échange d’informations sur les manières de lisser les gains et de maximiser les revenus en passant d’une plateforme à l’autre. Les forums en ligne permettent aussi de s’engager dans une mobilisation collective contre les plateformes. Le mouvement #Slaveroo critique les pratiques abusives des plateformes de livraison de nourriture et a été à l’initiative de grèves et de mobilisations des coursiers.

Parfois, les micro-travailleurs se livrent également à une « surveillance inversée », que certains proposent de conceptualiser comme une sorte de sousveillance [36]. Il s’agit d’enregistrer le management, de télécharger tous les évènements se déroulant dans le procès de travail, et de garder des « preuves documentaires complètes » au cas où les employeurs agiraient contre eux. Les employeurs sont évidemment réticents face à cette « sousveillance » informelle ou démonstrative. Pour évincer ce type de comportements, le management interdit au personnel d’Amazon d’apporter des appareils personnels dans l’entrepôt. Toutefois, tant que les collectifs de travail, ou les syndicats, n’ont pas accès aux données et aux algorithmes propriétaires des employeurs, l’impact de ces tactiques demeure limité.

Lorsque la résistance est impossible, notamment parce qu’elle est réprimée et qu’une « armée de réserve » prête à prendre la place des récalcitrants, il n’y a guère d’autre choix que la soumission ou le départ, appelée exit dans triptyque d’Albert Hirschmann[37]. C’est ce qui explique l’émergence d’un coopérativisme des plateformes visant à offrir le même travail mais libéré de la surexploitation. Le consortium « Platform Co-op » rassemble un large éventail d’organisations qui adhérent au projet de plateformes appartenant à leurs membres et où les revenus excédentaires sont transférés aux coopérateurs. Ce coopérativisme de plateforme rassemble désormais à travers le monde près de 300 structures de service. L’augmentation du nombre de plateformes coopératives contribue certainement à la transparence algorithmique, ce qui va atténuer la partialité des informations et atténuer l’extraction d’informations que permettent le management algorithmique. Mais en même temps, ce type d’alternatives coopérativistes demeurent limitées et conduisent à ne pas engager le combat contre les géants du net. Il faut donc oser se poser la question de savoir si cette voie-là est la première à prendre pour transformer l’ordre des choses ou pas.

Historiquement, l’action syndicale s’est toujours fondée sur un ensemble de valeurs que sont la justice sociale, une sécurité d’existence ou encore le travail décent. Face au management algorithmique, il est évident que ces valeurs gardent leur raison d’être. Le management algorithmique exacerbe le sentiment d’injustice, de partialité, d’adversité. L’opacité qui entoure les algorithmes nourrit une méfiance et alimente l’idée que « les dés sont pipés ». A juste titre.

Les géants du net n’ont pas bonne presse dans les opinions publiques et les campagnes en faveur d’une imposition fiscale minimaliste, d’une responsabilité sociale et de la transparence algorithmique reçoivent partout un écho grandissant. La critique publique du management algorithmique gagne donc en popularité. Il ne faut donc pas reculer sur ce front-là.

Aux Etats-Unis, les militants syndicaux et les informaticiens ont commencé à élaborer des codes d’éthique professionnelle et de de veille sur l’usage du numérique. Les informaticiens et des chercheurs en science de la communication mènent une campagne contre le secret du management algorithmique. La principale association professionnelle des ingénieurs informaticiens (Association for Computing Machinery, ACM) a rédigé un code de conduite éthique. Lors de la conférence annuelle de l’ACM en 2019, un collectif d’ingénieurs informaticiens a dressé la liste noire les mauvaises pratiques et rendu public des algorithmes biaisés qui permettaient de générer plus de profits en trompant les travailleurs, comme les clients-usagers ou encore les annonceurs de publicité.

Ces informaticiens progressistes plaident en faveur d’une cartographie des scripts informatiques à prohiber. Il s’agit par exemple d’interdire un modèle d’apprentissage automatique conçu pour détecter le sourire et qui pourrait être utilisé par les employeurs pour se livrer à la surveillance des émotions de leurs employés. La production de modèles de chartes éthiques s’oriente donc vers une définition de ce qui est inacceptable, ce qui est quand-même plus radical d’une politique incitative des bonnes pratiques…

L’existence de ces multiples pratiques d’algo-résistance soulève des questions importantes pour les recherches futures. Tout au long de cette analyse, j’ai évoqué le potentiel des employeurs à utiliser les technologies algorithmiques pour mettre en œuvre une forme de contrôle plus compréhensive, instantanée, interactive et opaque. Pourtant, la simple existence d’un éventail de stratégies de résistance suggère que les travailleurs continuent d’avoir un pouvoir d’action. Reste à savoir comment ces conduites modulent l’impact de la direction, de l’évaluation et de la discipline algorithmiques sur le terrain … Il faudrait pour mieux savoir entreprise des recherches-action, en mobilisant les premiers concernés. Par exemple, les recherches futures pourraient explorer comment les coopératives pourraient mettre en œuvre des consultations itératives de leurs membres et utilisateurs lors du développement de systèmes de contrôle algorithmiques. Elles pourraient rendre public les variables, les pondérations et les modèles utilisés et rendre les algorithmes transparents. Dans ces conditions, les données algorithmiques pourraient être utilisées pour ancrer les discussions collectives et promouvoir la réflexivité parmi les membres et les utilisateurs. Des recherches futures pourraient également étudier comment les syndicats s’impliquent dans l’organisation des plateformes [38].

La bataille ne fait que commencer

En ce qui concerne le management du travail sur le lieu de travail, des syndicats ont mené des campagnes contre l’enregistrement algorithmique en négociant des accords avec les employeurs sur la manière et les moments où les employeurs peuvent surveiller les employés et utiliser les données, ceci afin de limiter leur capacité à discipliner les employés [39]. Les usagers-consommateurs que nous sommes peuvent le faire aussi. Mais c’est à partir de l’activité de travail que l’on retrouve un vrai levier d’action.

Il est tout sauf insensé de revendiquer un droit d’arbitrage lorsque le management cherche à sanctionner les salariés à partir de données numériques tirées d’une surveillance algorithmique. Je citerai ici l’exemple du syndicat des chauffeurs d’UPS qui a négocié un accord selon lequel l’entreprise doit expliciter la surveillance tout en interdisant les sanctions uniquement basées sur les données numériques tout simplement parce qu’elles sont parfaitement falsifiables.

Les réglementations européennes sont encore très limitées. Il existe néanmoins une clause relative sur la protection des données (DPIA) du règlement général sur la protection des données (RGPD) qui appelle à réaliser des évaluations préventives sur l’impact potentiel des systèmes algorithmiques à haut risque sur « les droits et libertés des personnes physiques » (RGPD, article 35 ). Pour l’instant, la mise en œuvre des cadres DPIA et RGPD demeure peu limitative, puisque chacun.e concède que l’usage des données personnelles est possible en acceptant les cookies, ce que tout le monde fait évidemment, puisque faire l’inverse est chronophage…. Mais la bataille pour une bonne jurisprudence est bel et bien engagée. Certains juristes appellent à re-conceptualiser le droit à la vie privée, y compris celle des travailleurs, à partir de critères de vie privée « contextuelle » ou « relationnelle », ce qui nécessite l’articulation d’un ensemble de normes reliées au contexte et qui devrait limiter les droits des employeurs de placer des « mouchards » dans les ordinateurs, de surveiller la correspondance électronique ou les activités de navigation sur le web.

Un autre développement important concerne le statut d’emploi des travailleurs sous contrôle algorithmique. La plupart des plateformes font appel à une main d’œuvre composée d’autoentrepreneurs indépendants. Mais les collectifs de lutte contestent de plus en plus cette classification juridique, arguant qu’ils doivent être considérés comme des salariés, des personnes employés plutôt que comme des gig workers. On ne compte plus les mobilisations menées pour mettre en œuvre des changements législatifs. En effet, à Paris, Milan, Madrid, Londres ou Bruxelles, les mobilisations des coursiers se renforcent en ces temps de pandémie. Le premier enjeu est de constituer un argumentaire socio-politique et juridique qui fait basculer les faux indépendants du côté du salariat. Le deuxième enjeu consiste à briser le code algorithmique, à les rendre publics et à exercer un contrôle sur leurs usages. Cette approche n’est pas nouvelle, elle rappelle l’action syndicale de codétermination sur le procès de travail, ou encore les pratiques de « contrôle ouvrier » sur la gestion de l’entreprise. L’enjeu est d’arracher un droit de regard, d’obtenir un droit de véto et de négocier des conditions de mise au travail qui ne dégradent pas l’activité réalisée ni l’humain au travail. Imposer des standards de qualité, compatibles avec une qualité de vie et le bien-être est donc une vraie bataille qui devrait mobiliser toutes les forces du « travail vivant ».

Aux Etats-Unis, les batailles juridiques autour du statut des chauffeurs se sont intensifiées ces dernières années afin de limiter le recours aux entrepreneurs indépendants en imposant le « test ABC ». En vertu de ce test, un travailleur serait présumé être un salarié employé, sauf si l’entreprise  fait la démonstration que (A) le travailleur est libre du contrôle et de la direction de l’entité qui l’embauche en ce qui concerne l’exécution du travail, tant sur le plan pratique (algorithmique) que contractuel ; (B) que le travailleur free lance effectue un travail qui sort du cadre habituel de l’activité de l’entreprise ; et (C) que le travailleur est engagé dans une activité commerciale, une profession ou une entreprise établie de manière indépendante du travail effectué pour l’entreprise. Dit autrement, si le chiffre d’affaires du travailleur indépendant est suffisamment diversifié. C’est suivant cette même argumentation que la cour de justice au Royaume-Uni veut imposer à Uber la reconnaissance du statut de travailleur salarié, ce qui a poussée la plateforme à thésauriser près de 630 millions de livres sterling pour régler des litiges présents et futurs avec près de 70 000 chauffeurs affiliés à la plateforme [40].

Désormais, les militants ont commencé à s’engager dans une série d’initiatives législatives liées à la pression pour la propriété des données des travailleurs. Comme nous l’avons vu précédemment, de nombreux employeurs procèdent à un recodage algorithmique de leur management. Ils le font aussi parce que ces données ont de la valeur, indépendamment des enjeux de contrôle de l’activité de travail. Les réseaux d’informaticiens radicaux plaident ici en faveur de l’octroi aux personnes de la propriété de leurs données numériques et en faveur du traitement des données comme une forme de travail qui doit être rémunéré [41]. Ce type de propositions implique que les individus soient autorisés à louer ou à revendre leurs données à des entreprises technologiques par le biais d’intermédiaires numériques, appelés MID (Mediators of Individual Data), qui négocieraient les redevances sur les données, afin d’apporter un pouvoir de la négociation collective aux personnes qui sont les sources de données précieuses. Cela permettrait également de promouvoir des normes basées sur la qualité et l’identité des producteurs de données qu’ils représentent [42].

Les mobilisations autour de la défense de la vie privée des salariés, en opposition à la surveillance managériale et pour la réappropriation des données représentent un autre champ d’action. En Europe, les organisations syndicales commencent à se saisir de ces questions. Elles plaident en faveur d’une codification précise visant à protéger la vie privée des employés, à limiter la surveillance managériale, à interdire les pratiques discriminatoires et à reclasser les autoentrepreneurs en employés.

Au niveau européen, après dix-huit mois de pourparlers, la fédération des compagnies d’assurance et les syndicats de cette branche ont signé une déclaration conjointe sur l’usage du management algorithmique et de l’IA. Les signataires réaffirment le primat du contrôle humain, en opposition au contrôle automatisé, et plaident en faveur d’un usage éthique et responsable des technologies numériques, fondé sur la transparence et la défense de l’intégrité du travailleur. Le recrutement et le parcours professionnel ne peuvent être guidés par des systèmes algorithmiques automatisés. Pour Christy Hoffman, secrétaire générale de UNI Global Union (regroupant les fédérions nationales d’employés, ingénieurs, cadres et techniciens), cette déclaration conjointe constitue une avancée qu’il faudra concrétiser à partir de négociations dans les entreprises.

En France, quand une innovation technologique affecte les conditions de travail, l’emploi, le CSE a l’obligation d’être informé et consulté. Ces termes juridiques sont larges et ce sont souvent des experts diligentés par le CSE qui établissent un rapport, ce qui peut contribuer à dessaisir les syndicats de la question. En Allemagne, le Betriebsrät reste une institution incontournable lorsqu’il s’agit d’introduire des nouvelles technologies, capable d’exercer une activité de veille réelle au niveau de l’impact sur les conditions de travail. En Belgique, une convention collective de travail des années 1980 impose à l’employeur de fournir au Conseil d’Entreprise (l’équivalent du CSE) minimum trois mois à l’avance toutes les informations concernant l’introduction de nouvelles technologies, leurs effets sur l’organisation du travail, les conditions de travail et l’emploi. Les représentants du personnel doivent donner leur aval et les conséquences sociales doivent être anticipées et débattues. Aujourd’hui, les syndicats revendiquent une actualisation de cette convention nationale afin d’intégrer l’IA et le management par algorithmes dans son champ d’action. La proposition est faite d’imposer un test d’usage afin de vérifier si l’impact sur les conditions de travail est neutre. Il existe donc des leviers d’actions à l’échelle des établissements ou des entreprises. Toutefois, les discussions actuellement menées au niveau de l’UE sur l’Intelligence Artificielle ouvrent aussi le risque de remettre en question certaines réglementations nationales [43].

En guise de conclusion

Le management par algorithmes divise mais unifie aussi. Les actions des collectifs de coursiers le démontrent pratiquement. Dans cet article, je n’ai pas réellement analysé la mobilisation algorithmes sur les activités des consommateurs ou des usagers des réseaux sociaux. Ils ne sont pas de nature différente : il s’agit tout autant de recommander, de restreindre, d’enregistrer, d’évaluer l’impact, de remplacer que de récompenser. Quand le client scanne un article, achète un billet sur internet, réserve une chambre d’hôtel ou quand l’usager apprécie ou partage des photos, il ou elle réalise un travail gratuit, souvent à son insu. Il s’agit d’un travail car cette activité est hétéronome et aliénante qui mobilise du temps tout en produisant des ressources informationnelles qui pourront qui être captées, transformées et valorisées par le capital [44].

Mais là aussi, les algorithmes tendent à unifier ce qu’ils séparent et c’est en prenant conscience de cela qu’une puissance d’agir collective peut émerger. L’enjeu est de refuser l’opacité des algorithmes et l’extorsion non délibérée des valeurs produites. Pour avancer dans cet objectif, la tâche première est de briser la chaîne algorithmique en exigeant la levée du secret et en prohibant ce qui transforme l’agir humain en automatisme social.

 

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Notes

[1] Je tiens à remercier Antonio A. Casilli, Jean-Pierre Morant, Mark Bergfeld et David Gaborieau pour leurs commentaires et la transmission d’informations.

[2] La notion de problème doit être vue dans un sens large : il peut s’agir d’une tâche à effectuer, comme trier des objets, assigner des ressources, transmettre des informations, traduire un texte, etc. Il reçoit des données ou entrées – par exemple les objets à trier, la description des ressources à assigner, des besoins à couvrir, un texte à traduire, les informations à transmettre et l’adresse du destinataire, etc. –  et fournit éventuellement des données, les sorties, par exemple les objets triés, les associations ressource-besoin, un compte-rendu de transmission, la traduction du texte, etc.

[3] Voir à ce sujet Cathy O’Neil (2016), Weapons of Math Destruction.

[4]. Shoshana Zuboff « Automate/Automate: The two faces of intelligent technology », in Organizational Dynamics Volume 14, Issue 2, Automne 1985, pp. 5-18.

[5] Thomas Berns et Antoinette Rouvroy (2013), « Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation. Le disparate comme condition d’individuation par la relation ? », in Réseaux n°177, p. 163-196.

[6] Le fétichisme numérique développe une compréhension fantasmée, imaginaire qui ne « voit » que le fétiche, alors qu’il s’agit de comprendre combien il organise les rapports sociaux comme un rapport de choses entre elles. Or, le numérique, internet ou l’IA sont avant tout des formes sociales de production qui organisent la médiation, la communication et l’échange d’informations.

[7] Je prolonge ici l’approche développée par Richard Edwards (1979) qui appréhende les transformations du travail de manière dialectique, en y intégrant une dimension conflictuelle.

[8] Le contrôle technique passe par les dispositifs mécaniques comme par exemple le convoyeur qui détermine la cadence du travail tandis que le contrôle bureaucratique s’exerce via la supervision, l’évaluation etc.

[9] Kellogg, K. (2018), Employment recontracting for mutually beneficial role realignment around a new technology in a professional organization. Paper presented at the Oxford Professional Services Conference. Oxford.

[10] Pour une rapide présentation, voir https://www.franceculture.fr/emissions/hashtag/connaissez-vous-le-nudge

[11] Scheiber, N. (2017), How Uber uses psychological tricks to push its drivers’ buttons. New York Times (2 avril 2017) ; https://www.nytimes.com/interactive/2017/04/02/technology/uber-drivers-psychological-tricks.html

[12] Rosenblat, A., & Stark, L. (2016). Algorithmic labor and information asymmetries: A case study of Uber’s drivers.in : International Journal of Communication, 10:3758–3784.

[13] Voir l’enquête menée à la Poste par Nicolas Jounin (2020) Le caché de la Poste. Enquête sur l’organisation du travail des facteurs, La Découverte ; voir également Gaborieau, David. « Quand l’ouvrier devient robot. Représentations et pratiques ouvrières face aux stigmates de la déqualification », L’Homme & la Société, vol. 205, no. 3, 2017, pp. 245-268.

[14] Danaher, J. (2016). The threat of algocracy: Reality, resistance and accommodation, in Philosophy & Technology,29(3): 245–268.

[15] Lebovitz, S., Lifshitz-Assaf, H., & Levina, N. (2019) Doubting the diagnosis: How artificial intelligence increases ambiguity during professional decision making, New York University.

[16] Askay, D. A. (2015), Silence in the crowd: The spiral of silence contributing to the positive bias of opinions in an online review system, in: New Media & Society, 17(11): 1811–1829.

[17] Leonardi, P., & Contractor, N. (2018), “Better people analytics measure who they know, not just who they are”, in: Harvard Business Review, 96(6): 70–81.

[18] Levy, K. E. (2015), The contexts of control: Information, power, and truck-driving work. The Information Society, 31(2): 160–174 (p. 164).

[19] Davidson, A. (2016), Planet money. In J. Goldstein (Ed.), The future Of work looks like a UPS truck. National Public Radio. Voir  https://www.npr.org/sections/money/2014/05/02/308640135/episode-536-the-future-of-work-looks-like-a-ups-truck  .

[20] Rosenblat, A., & Stark, L. (2016), Algorithmic labor and information asymmetries: A case study of Uber’s drivers. International Journal of Communication, 10: 3758–3784.

[21] King, K. G. (2016), Data analytics in human resources: A Case study and critical review. Human Resource Development Review, 15(4): 487–495.

[22] Sewell, G. (1998), The discipline of teams: The control of team-based industrial work through electronic and peer surveillance., in: Administrative Science Quarterly, 43(2): 397–428.

[23] Mon enquête auprès d’ingénieurs informaticiens met en évidence que le management par l’algorithme chasse non seulement les temps morts mais supprime aussi les temps libres qui sont souvent des temps d’apprentissage.

[24] Mollick, E., & Werbach, K. (2015), Gamification and the enterprise. The gameful world: Approaches, issues, applications. Cambridge, MA: MIT Press.

[25] Bouquin S. (coord.) (2008), Les résistances au travail, Syllepse ; Bouquin S (2020), « Les résistances au travail en temps de crise et d’hégémonie managériale » (2020), in Mercure D., Les transformations contemporaines du rapport au travail, Hermann & Presses Universitaires de Laval, 208 p. (pp. 177-198) ; voir aussi Richard Edwards (1979), Contested terrain: The transformation of the workplace in the twentieth century: New York: Basic Books.

[26]Brayne, S. 2017. Big data surveillance: The case of policing, in American Sociological Review, 82(5): 977–1008.; voir également Levy, K. E. (2015) The contexts of control: Information, power, and truck-driving work, 31(2): 160–174.

[27] Lee et al. (2015), Working with Machines : the impact of algorithmic and data driven management on human workers, Paper presented at ACM conference on Human Factors in Computing Systems, miméo.

[28] Lehdonvirta, V. 2018. Flexibility in the gig economy: Managing time on three online piecework platforms, in New Technology,Work and Employment, 33(1): 13–29 ; Lehdonvirta, V. (2016), Algorithms that divide and unite: Delocalisation, identity and collective action in ‘microwork’,  pp. 53–80. Berlin, Heidelberg, Germany: Springer.

[29] Jharver et al. (2018), Algorithmic anxiety and coping strategies of Airbnb hosts, Working Paper ; Lix, K. & Valentine, M. (2019). Kharma scores and team learning in software development gigs. Working Paper. Stanford University; Rahman, H. (2017). Reputational ploys: Reputation and ratings in online labor markets. Working Paper. Stanford University

[30] Lehdonvirta, V. 2018. Flexibility in the gig economy: Managing time on three online piecework platforms. New Technology,Work and Employment, 33(1): 13–29.

[31] Curchod, C., Patriotta, G., Cohen, L., & Neysen, N. 2019, Working for an algorithm: Power asymmetries and agency in online work settings. Administrative Science Quarterly, 1–33. Available at http://dx.doi.org/10.1177/0001839219867024.

[32] Rahman, H. 2017. Reputational ploys: Reputation and ratings in online labor markets. Working Paper. Stanford University

[33] Lix K & Valentine M. (2019), Kharma scores and team learning in software development gigs, Working Paper, Stanford University.

[34] Wood, A. J., Graham, M., Lehdonvirta, V., & Hjorth, I.( 2019), Good gig, bad gig: Autonomy and algorithmic control in the global gig economy. Work, Employment and Society, 33(1): 56–75.

[35] Graham, M., Hjorth, I., & Lehdonvirta, V. (2017). Digital labour and development: Impacts of global digital labour platforms and the gig economy on worker livelihoods. In : Transfer: European Review of Labour and Research, 23(2): 135–162; Scholz, T. (2016), Platform cooperativism. Challenging the corporate sharing economy. New York: Rosa Luxemburg Foundation; Martin et al. (201)4, Being a turker, Paper presented at the ACM conference ; Schwartz D. (2018), Embedded in the crowd. Creative freelancers, crowdsourced work and occupational community, Work and Occupations, 45, 247-282

[36] https://medium.com/@sam.shepherd/surveillance-of-digital-life-and-the-use-of-sousveillance-as-a-response-7b306cfdb6e8

[37] Albert O. Hirschmann (1970), Exit, Voice and Loyalty. Responses to Decline in Firms, Organizations, and States. Cambridge, Massachusetts: Harvard University Press

[38]  Kochan T, Yang D., Kimball W. & Kelly E. (2019), Worker voice in America: is there a Gap between what Woprkers expect and What they Experience?, ILR Review, n°75 (1), pp.3-38 ; Wood et al., (2018), Workers of the internet unite? One line freelancer organization among remote gig economy workers in six African and Asian countries, in: New Technology, Work and Employment, 33 (2): 95-112

[39] https://labornotes.org/2021/05/breaking-draft-legislation-new-york-would-put-gig-workers-toothless-unions

[40] https://www.wired.co.uk/article/uber-loses-gig-economy-case

[41] Arrieta-Ibarra, Goff, Jimenez- Hernandez, Lanier, & Weyl (2018), Should we treat data as labor? Moving beyond “free”, AEA Papers and Proceedings, 108 :38-42 ; Scholz T (2016), Platform cooperaztivism. Challeging the corporate sharing economy, New York, Rosa Luxemburg Foundation

[42] Lanier J. & Weyl E. (2018), A blueprint for a better digital society. Harvard Business Review.

[43] Voir Valerio De Stefano, The EU Proposed Regulation on AI: a threat to labour protection?, Regulation for Globalization, Avril 2021.

[44]. Voir Antonio A. Casilli (2019), En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, Paris, Seuil, 400 p.

 

 

 

Pandémie et santé mentale. Quelques réflexions à propos du « corona-blues »

La pandémie représente un évènement exceptionnel qui bouscule chacun dans son rapport au monde et à l’existence. Les mesures de confinement visant à endiguer les contaminations rajoutent une dimension coercitive aux sentiments d’effroi et de peur que la plupart des personnes ont éprouvé  au cours de l’année écoulée.

Depuis l’automne 2020, les psychologues sonnent l’alerte à propos de la santé mentale. En novembre, la Fondation Jean Jaurès publie les résultats alarmistes d’un sondage réalisé par l’institut IFOP[1]. Fin janvier, Emmanuel Macron refusait un troisième confinement en évoquant comme raison parmi d’autres la nécessité de préserver la santé mentale de la population. Au mois de mars, le ministre de la santé Olivier Véran exprimait ses craintes à propos d’une « quatrième vague de dépressions ».

Le vécu de cette pandémie a transformé la santé mentale en question sociale à part entière. Auparavant, il n’y avait guère que la psycho-dynamique du travail pour appréhender le bien-être psychique dans ses dimensions collectives [2].

Dans cet article, je propose de faire le point sur l’ampleur de cette dégradation de la santé mentale, notamment à partir d’enquêtes menées aux États-Unis. J’examinerai ensuite les interprétations principales  de ce mal-être, notamment celles qu’on peut retrouver en psychologie.  Dans un troisième point, j’expose l’hypothèse que le numérique n’est pas en mesure de répondre aux attentes de sociabilité. Le quatrième point me permet d’exposer pourquoi on peut penser que les rapports sociaux traversent une crise qui se traduit par une dégradation de la santé mentale. Dans le cinquième point, j’expose les raisons qui invitent à penser que l’injonction à la résilience ne répond pas à la crise des rapports sociaux. Et enfin, dans le sixième point, je reviens sur la condition d’existence subjective de la jeunesse, en développant l’hypothèse que cette dernière est une « génération en devenir ».

La santé mentale en berne ?

Pour mesurer la santé mentale à l’échelle sociétale, les psychologues font généralement appel aux enquêtes de bien-être[3], sorte de questionnaire permettant d’évaluer le bien-être psychique des individus sur deux dimensions que sont le bien-être « hédoniste » et le bien-être « eudémoniste ». Le premier renvoie à l’état de bonheur et au degré de satisfaction de la vie  tandis que le second concerne le fonctionnement psychologique positif, le degré de satisfaction qu’apportent les relations sociales et le sentiment de réalisation de soi.

Les psychologues Nicolas Franck et Frédérick Haesebaert ont mené leur enquête[4]. Avant la pandémie, l’indicateur de bien-être moyen gravitait autour de 50 sur 70. En mai 2020, vers la fin du premier confinement, il était descendu à 40 sur 70, avec un recul de 10 points en dessous de la moyenne en temps normal. Au cours du second confinement, le taux de réponse à ce survey s’est effondré, passant de 30 000 réponses lors du premier confinement à seulement 1 300 réponses. Les psychologues se disaient désemparés car ils ne disposent plus de thermomètre pour mesurer l’ampleur du mal-être[5]… Le monde médical partage l’avis des psychologues : un grand nombre de patients évoquent des troubles de sommeil, des sentiments d’anxiété et des difficultés croissantes pour continuer à fonctionner, tant dans la sphère familiale qu’au niveau professionnel.

Depuis quelques mois, la santé mentale est devenue un sujet médiatique dans la plupart des pays frappé par la pandémie : en France, Belgique, Royaume-Uni, Allemagne, Italie, etc[6]. Les États-Unis semblent particulièrement touchés par le phénomène au point où le pays semble être devenu un véritable eldorado de la dépression[7], ce qui n’est pas entièrement nouveau ni surprenant. En effet, depuis le début des années 2000, la consommation abusive de médicaments à base d’opiacés est devenu un véritable fléau d’addiction qui englobe une population de 11 à 12 millions de personnes et qui frappe avant tout les white trash, les blancs et les blanches paupérisé.e.s des régions rurales et désindustrialisés. Depuis 2016, le nombre de décès annuel par overdose dépasse les 70 000 tandis que 1,6 millions de personnes (dont une majorité de femmes) sont catalogués comme sévèrement dépendants [8].

La pandémie n’a fait qu’amplifier un phénomène de malaise psychique déjà présent, et ce au point où désormais près d’une personne sur deux exprime subir une dégradation de sa santé mentale. Les premières enquêtes, menées au mois de juillet 2020, faisaient apparaître une incidence accrue de symptômes de stress : troubles de sommeil, troubles d’appétit, migraines et augmentation de consommation d’alcool ou de substances toxiques. Appartenir à la catégorie des travailleurs essentiels semblait dans un premier temps apporter un réconfort, puisque parmi les travailleurs « non essentiels » plus nombreux sont ceux qui déclaraient avoir des troubles du sommeil [9].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques mois plus tard, en novembre 2020, le baromètre de santé mentale du KFF faisait apparaître une nette augmentation des symptômes de mal-être[10]. Désormais, un répondant sur deux éprouvait des moments d’anxiété ou se sentait déprimé au cours des 7 derniers jours. Ces chiffres étaient en nette augmentation depuis le mois de juin (+11%) et la proportion des répondants qui évoquaient une dégradation de leur santé mentale grimpait a 57% pour les femmes, à 63% pour les jeunes adultes (18-29) et oscillait entre 55 et 60% du côté des hispaniques et afro-américains.

Une enquête plus approfondie, menée en janvier 2021, apporte des précisions importantes[11] . Du côté des jeunes, on observe une surconsommation de substances toxiques nettement plus élevée que la moyenne : 25% déclare avoir augmenté leur consommation, contre 13% pour la population en général. Tout aussi alarmant est le fait que plus d’un quart des répondants disent avoir eu des idées suicidaires au cours des 30 derniers jours ; un taux qui grimpe à près de 35% du côté des jeunes adultes.

De façon attendue, les inégalités sociales sont bien au rendez-vous : plus on est riche, moins on est confronté à l’anxiété et à la dépression. Ainsi, 35% de celles et ceux qui gagnent moins de 40 000 dollars par an déclarent avoir ressentie une « dégradation majeure de leur santé mentale » contre seulement 17% parmi ceux qui gagnant plus de 90 000 dollars par an. Le graphique (Fig5) suivant montre combien cette différenciation ne se situe pas tant du côté de la présence ou de l’absence de signes d’anxiété mais avant tout au niveau de l’intensité ou de la fréquence de ceux-ci. Dans le sillage de la pandémie, le mal-être s’est amplifié d’autant plus que l’on descend l’échelle sociale …

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’enquête révèle également que les travailleurs des métiers « essentiels » sont davantage exposés au stress mental :  43% des « travailleurs essentiels » déclarent éprouver une dégradation de leur santé mentale, alors qu’ils représentent moins d’un tiers (30%) au niveau des métiers « non-essentiels ». La consommation abusive de substances toxiques est reconnue par 25% chez les travailleurs « essentiels », contre 11% chez les « non essentiels ». Si 8% des « non essentiels » déclarent avoir envisagé de se suicider les 30 derniers jours, ce taux grimpe à 22% du côté des « travailleurs essentiels ».

A l’évidence, le risque de devoir faire face à des dépenses de santé intervient comme source additionnelle de stress. Nulle surprise que ce sont d’abord les « travailleurs essentiels » qui redoutent ces dépenses inattendues : près de la moitié ne serait pas en mesure de débourser ne serait-ce que 500 dollars pour faire face aux besoins de soins.

L’interprétation de ce type de baromètre-sondage n’est pas chose aisée. Ce qui est déclaré par les personnes à leur propre sujet exprime surtout leur capacité à se percevoir en situation de détresse. Ces attitudes ne se distribuent pas de façon homogène au sein de la population mais se différencient suivant l’âge, le genre, l’appartenance ethnico-raciale et la position de classe. Dans certains milieux, l’habitus invite à refuser de « s’apitoyer sur soi-même », entre autres parce qu’on ne peut faire autrement quand on doit continuer à travailler. Les réponses ne disent pas grand-chose à propos de l’ampleur réelle de ce mal-être dans la vie quotidienne. Dire que l’on éprouve régulièrement des sentiments dépressifs ou de l’anxiété n’est pas la même chose que de traverser une vraie dépression nerveuse qui empêche la personne de poursuivre son travail voire tout simplement de fonctionner…

Même en prenant toutes les précautions dans l’analyse de ces enquêtes, je pense qu’on peut tenir pour acquis le fait que la santé mentale de la population s’est fortement dégradée depuis le début de la pandémie. Aux Etats-Unis, cette dégradation se manifeste surtout parmi les jeunes, les travailleurs essentiels, les femmes et minorités racialisées, avec une forte variation suivant le montant des revenus et le type de travail.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces résultats relativisent l’idée que la dépression est une pathologie qui touche avant tout les couches moyennes. En effet, la dégradation de la santé mentale est bien plus grande parmi les personnes qui subissent de façon prolongée un stress accru : travailleurs essentiels, catégories moins bien protégées au niveau des soins de santé ; membres des communautés hispaniques et afro-américaines ; mères célibataires, personnes à faible revenu ainsi que de larges secteurs de la jeunesse. La perte d’emploi apparaît comme le premier des facteurs discriminants puisque c’est autour de ce critère que s’exprime le plus grand écart dans les réponses : parmi celles et ceux qui ont perdu leur emploi, 53% affirment subir une dégradation de leur santé mentale contre « seulement » 31% du côté de ceux qui n’ont pas perdu leur job.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le contexte a son importance. N’oublions pas qu’aux USA, la pandémie a continué à faire rage pendant l’été tandis que les mesures de lockdown étaient relativement limitées. L’accès aux soins de santé est minimaliste pour les pauvres et les travailleurs à bas salaire. A cela se rajoutent les effets de la crise économique qui a provoqué une flambée du chômage (avec une hausse de 6 à 7 millions chômeurs en quelques mois !). C’est dans une situation particulièrement dégradée que des larges secteurs de la population ont eu comme préoccupation première le fait de « tenir le coup », afin de ne pas sombrer dans la dépression. Cette préoccupation est également à mettre en rapport avec la vision globale sur la pandémie. Même en décembre dernier, une majorité des personnes avaient encore le sentiment que le pire est à venir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Eléments d’analyse médicale et psychologique

En médecine, il est admis qu’un stress répété fragilise le corps et le système immunitaire jusqu’à devenir un facteur provoquant des réactions inflammatoires. Le stress chronique réduit les niveaux de sérotonine qui sont des régulateurs hormonaux des émotions. Quand les réserves de sérotonine sont constamment mobilisées par la peur et le stress, cela finit par générer une anxiété qui sera suivie d’un état de dépression ou de léthargie. Voilà en résumé la grille d’analyse biomédicale.

Celle-ci a été consolidé et étendu en psychologie depuis les recherches pionnières de Hans Selye dans les années 1970 [12] pour qui les facteurs de stress induisent un schéma de réponse récurrent appelé General Adaptation Syndrome ou GAS. Celui-ci commence par la séquence d’alarme, déclenchant une augmentation du rythme cardiaque, des sueurs et une respiration accélérée. Passé le moment d’hésitation (fight or flight – se battre ou fuir), il s’enclenche une phase de résistance, tant au niveau corporel que psychique, libérant des hormones (adrénaline, cortisol), du sucre et autres substances qui augmentent la tension musculaire et mettent la personne en état de faire face. Plus les facteurs de stress se maintiennent dans le temps, avec parfois des sources supplémentaires de stress, plus la personne épuise ses ressources hormonales pour finir par atteindre un état d’épuisement biochimique.

Selon Barbara Jacquelyn-Sahakian et Christelle Langley, chercheures respectivement en neuropsychologie clinique et en neuroscience cognitive[13], le stress chronique produit aussi un désordre psychique. Avec le stress, le cerveau est inondé de façon récurrente par le cortisol, appelé aussi « hormone du stress ». Ce cortisol conduit à l’inhibition du fonctionnement du cortex préfrontal ce qui va inhiber le sentiments de peur. Mais cet afflux régulier de cortisol crée ensuite une sorte de dépendance qui enclenche chez l’individu la recherche d’artefacts émotionnels compensateurs que peuvent procurer la surconsommation de nourriture, d’alcool, de tabac ou d’autres produits ayant un effet « rassurant » immédiat. Le modèle d’analyse GAS de Hans Selye a été critiqué à de nombreuses reprises mais demeure très influent. La plupart des critiques ne sont jamais au-delà de la démonstration qu’il existe des variations dans la résistance au stress, suivant les facteurs cognitifs et sociaux.

En Europe, les débats sur la dégradation de la santé mentale sont davantage marqués par les effets du confinement. Il faut dire qu’en psychologie sociale, la dépression et la dégradation de la santé mentale est avant tout expliquée à partir de l’étiolement des interactions sociales que l’on pourrait résumer par la formule « mais où sont passés mes amis ?!». Il est vrai que l’atrophie des interactions sociales représente un changement qualitatif, puisque le vécu intersubjectif change. Pour en mesurer la portée, il faut avant tout reconnaître l’importance des « liens faibles », un concept élaboré en sociologie économique par Marc Granovetter, socio-économiste de l’Université de Stanford. Dans une étude empirique qui a fait autorité, Granovetter montrait combien les « liens faibles » déterminent les trajectoires professionnelles[14]. A la suite de cette découverte, les études en psychologie clinique ont commencé à mesurer combien l’occurrence de « liens faibles » détermine le sentiment de bien-être. En effet, dans les réseaux de sociabilité, chacun noue des liens avec d’autres personnes. Les « liens forts » sont caractérisés par une affinité profonde, par exemple au sein de la famille, avec les amis proches ou les collègues de longue date. Les « liens faibles » correspondent à des personnes avec lesquelles on partage quelques affinités mais sans pour autant entrer dans une relation intime.

Désormais, en psychologie sociale, on considère pour acquis que la présence de « liens faibles » a une incidence positive sur le sentiment de bien-être. A partir de là, la dégradation de la santé mentale au cours de l’année écoulée s’explique aisément. A la disparition progressive des interactions sociales au niveau professionnel – du moins pour celles et ceux qui ont dû se replier sur le télétravail – s’ajoute l’isolement social provoqué par le confinement. Cette situation s’est prolongée avec la fermeture des lieux de sociabilité (cafés, restaurants, lieux culturels) où se développent les réseaux d’interconnaissance. Les gestes barrières et la peur aidant, le repli sur la sphère familiale s’est accélérée et chacun.e tend à se concentrer sur l’entretien des « liens forts » avec quelques ami.e.s intimes ou les membres de la famille.

Bien qu’il soit trop mécaniste – une tentation permanente chez les psychologues behavioristes – de mettre en rapport le niveau de bien-être avec le nombre de fois que les gens entendent et prononcent le « comment vas-tu  – ça va et toi ?», il n’en demeure pas moins que ce schéma interprétatif explique, par-delà le stress liée à la peur d’être contaminé (et de contaminer à son tour), comment l’isolement social provoque une dégradation de la santé mentale. Ceci est certainement le cas des adolescents et jeunes adultes pour qui une sociabilité intense est indispensable à la structuration d’une identité personnelle puisque chacun.e se construit aussi dans le miroir des interactions avec « les autres ».

L’amitié est très souvent une question de choix et d’accord mutuel, et la capacité générale de poursuivre et de naviguer dans les relations comme bon nous semble est un indicateur de notre capacité à nous autodéterminer dans un ensemble plus vaste d’échanges sociaux. Plus généralement, la possibilité de développer des liens interpersonnels est une sorte de mesure de la liberté réelle dont on dispose dans l’existence. Ce n’est pas par hasard que l’incarcération est une sanction pénale et que la cellule d’isolement est utilisé comme moyen de torture…

La solitude et l’isolement social tendent à être vécus comme les symptômes d’une inexistence et  l’omniprésence de cette expérience durant les périodes de confinement représente forcément un terreau fertile pour la dépression. C’est aussi pour ces raisons qu’un certain nombre de psychologues sont intervenus dans les débats publics pour demander un assouplissement des mesures sanitaires ou du rejet du confinement comme « un remède pire que le mal » [15].

L’interprétation psychanalyste de Paul Diel, auteur de La peur et l’angoisse (2004 [1966]), corrobore d’une certaine manière l’e diagnostic biomédical et psycho-social. Selon Paul Diel, chaque être éprouve de façon latente ce qu’il appelle « l’inquiétude fondamentale ». Celle-ci est déterminée par notre dépendance à l’égard du monde extérieur et par la conscience que nous en avons. De manière récurrente, ce « monde extérieur » met en péril nos besoins vitaux : que ce soient les violences dans la sphère intime, l’insécurité économique ou affective. Chaque être humain tente alors de surmonter ces obstacles grâce à l’imagination et l’intelligence qui lui permettent de comprendre ce qui se passe. Beaucoup de personnes vont répondre à l’exacerbation de cette inquiétude fondamentale par le déni, par la « fuite imaginative » et la sublimation. Quand l’angoisse s’installe durablement dans la vie quotidienne, il devient nécessaire de s’attaquer lucidement aux sources de celle-ci, autrement elle devient morbide et conduit à la paralysie du sujet. Cette réaction exprime la volonté de ne pas capituler, de préserver son élan vital, en mobilisant la clairvoyance de l’esprit et la prévoyance intellectuelle. Lorsque les stratagèmes de sublimation ou de réflexivité n’arrivent pas à changer la situation, l’anxiété tend à devenir pathologique, jusqu’à déclencher un état dépressif.

En résumant, suivant l’interprétation psychanalytique de Paul Diel, face à ce qui est perçu comme menaçant, on va soit chercher à fuir hors de la réalité, soit on sera tenté de sublimer les peurs et angoisses, ou encore tenter de les comprendre afin de réduire la présence de ces émotions sur le plan du fonctionnement quotidien. L’intérêt de cette approche réside dans le fait qu’elle nous invite aussi à comprendre le succès de thèses complotistes comme une manière rationnelle de réagir à la peur que provoque la pandémie, « qui n’existerait pas », qui ne serait « même pas une grippe », ou qui n’est rien d’autre qu’une opération de manipulation des vies de chacun…

Lorsque les angoisses (mort, maladie, pauvreté) persistent, cela nourrit aussi le besoin psychique de trouver des boucs émissaires et des victimes expiatoires.  N’oublions pas que chaque épidémie de peste en Europe a été suivie par une vague de pogroms et de persécutions des juifs accusés d’empoisonner l’eau des puits…

Le numérique n’empêche pas le sentiment d’isolement social

A la question de savoir si les échanges sociaux numérisés permettent de palier aux sentiment d’isolement, la réponse est loin d’être univoque. Du côté de la psychologie, des chercheurs comme Julianne Holt-Lungstad estiment que le numérique permet de « sauver les meubles », de ne pas totalement sombrer dans une dépression provoquée par un isolement prolongé[16]. Mais est-ce que le numérique fonctionne correctement comme succédané ou comme béquille pour des échanges sociaux réels  ? Pour l’instant, peu d’enquêtes permettent de tirer cette conclusion Dès lors, pourquoi ne pas émettre l’hypothèse que le numérique peut aussi exacerber le sentiment de manque d’interactions sociales réelles ?

Du côté des sciences de la communication, les échanges via les réseaux sociaux sont considérés comme une sorte d’antichambre ou de chambre d’écho des interactions sociales. Les réseaux sociaux forment une scène sociale où chacun.e peut se mettre en scène afin d’optimiser son capital social. Toutefois, même si le numérique permet de maintenir un contact avec des personnes, il ne peut remplacer les interactions sociales ce qui explique aussi pourquoi, après un certain temps, ce type d’échanges produisent un arrière-gout d’artificialité. Suscitant parfois plus de frustrations qu’autre chose, on comprend mieux pourquoi les soirées dansantes « en ligne » ou des apéros-zoom se sont rapidement raréfiés. En l’absence d’interactions directes, la communication numérique s’étiole, puisqu’elle perd son caractère double, à la fois réel et virtuel, pour ne plus être qu’un artefact. Souvent, cette artificialisation sera vécue comme une aliénation, ce qui renforce le sentiment de séparation ou de perte avec la vie « d’avant ».

Par ailleurs, avec le télétravail, les échanges digitalisés ou numérisés font que l’aliénation au travail (admise ou déniée) campe dans le salon et s’invite au petit déjeuner. Confronté à ce type d’expériences, chacun comprend très vite l’importance du droit à la déconnexion. Ce sont des situations qui amènent aussi les individus à questionner le sens de leur travail, puisque sans la sociabilité professionnelle, il risque avant tout d’être vécu comme activité contrainte et hétéronome. Ne faudrait-il pas émettre une hypothèse analogue à propos de la consommation « en ligne » ? Lorsque les magasins sont fermés, chacun.e peut toujours acheter en ligne mais il devient difficile de ne pas prendre conscience de la nature fausse et artificielle de la frénésie consommatrice qui n’apporte jamais la satisfaction attendue et ne comble jamais le vide existentiel que l’on voudrait ne plus ressentir. Au final, les satisfactions consommatrices sont peut-être vécues pour ce qu’elles sont : une compensation qui doit permettre de supporter l’aliénation dans le travail.

L’hypothèse d’une crise des fétichismes capitalistes

Rarement mobilisée dans les analyses sociologiques, le concept de fétichisme invite à penser la dégradation de la santé mentale en lien avec la crise des subjectivités et des rapports sociaux. [pour une présentation succincte de ce concept, voir encadré à la fin de cet article] Etablir ce lien se justifie notamment parce que « le monde d’avant » était déjà marqué par une crise des subjectivités et notamment de l’individualisme possessif. Je fais donc l’hypothèse que la pandémie, en tant que manifestation de la crise écologique, et « produit dérivé » de la crise systémique du capitalisme, est également un accélérateur d’une crise généralisée des rapports sociaux.

Le fétichisme de la marchandise apparaît de plus en plus pour ce qu’il est, à savoir un ersatz de bonheur. Le fétichisme du travail et du productivisme sont également mis à mal : le travail reproductif est essentiel mais sans être reconnu comme tel. Lorsque le travail est reconnu car productif, il est bien souvent aliénant voire toxique sur le plan psychique et destructeur de l’écosystème. Le fétichisme de l’état-nation est certes moins mis en cause mais pour combien de temps ? La société a besoin d’institutions mais la gouvernance étatique est défaillante… Les problèmes sont mondiaux mais les frontières semblent apporter une réponse. Le fétichisme du moi commence à être perçu comme illusoire puisque tant la pandémie que le confinement fournissent aux individus (même les plus solipsistes) la preuve qu’il ne sert à rien de se penser comme la seule réalité dont on peut être certain. Le fétichisme techno-scientiste est sans doute moins fragilisé que d’autres – les vaccins entretiennent l’espoir de pouvoir se débarrasser du virus une fois pour toutes – mais le succès croissant des thèses complotistes reflète bien le rejet de l’idéologie de progrès, ce qui peut également nourrir une orientation réactionnaire voire « néo-obscurantiste ».

On ne peut exclure l’éventualité que la crise des fétichismes restera sous contrôle, tant le désir d’un retour « à la normale » est puissant. En même temps, lorsque les fétichismes ne fonctionnent plus, il leur devient difficile de ne pas apparaître sous leur vrai visage, en tant que représentation tronqué de la réalité. En effet, plus la praxis capitaliste réifie les rapports sociaux en leur conférant opacité, froideur et impersonnalité, moins ceux-ci peuvent apparaître aux individus comme les résultats de leurs propres interactions. Plus les fétichismes saisissent nos interactions sociales, moins ils sont capables de capter les désirs humains et de fournir des repères et des supports identificatoires et moins ils seront capables de donner sens à l’existence.

Déjà, au cours des dernières décennies du vingtième siècle, certains auteurs formulaient l’hypothèse d’une crise rampante des rapports sociaux. Parmi eux, Alain Bihr écrivait : « Dans la mesure où il est impossible de vivre sans donner sens à son existence et au monde, il s’ensuit une recherche éperdue, dans toutes les directions et à n’importe quel prix du sens perdu…» (Du Grand Soir à l’alternative. Le mouvement ouvrier européen en crise, p.177). En temps « normal », lorsque le mouvement perpétuel d’accumulation du capital se prolonge sans beaucoup de perturbations et qu’il dispose d’une assise sociale, la crise des rapports sociaux que le fétichisme alimente se traduit avant tout par des conduites de fuite en avant. Pensons par exemple aux cultures narcissiques, à l’utilitarisme combiné à la sélectivité dans les investissements affectifs, aux stratégies d’évitement de l’ennui ou encore à la recherche de compensations affectives, sexuelles ou spirituelles permettant de contenir les sentiments d’angoisse, de déréalisation ou d’absurdité[17]. Mais qu’en est-il aujourd’hui, un an après le début de la pandémie ? On pourrait penser que la pandémie a provoqué une panne sèche tant du côté des automatismes sociaux (les pratiques routinisées de la vie quotidienne) que des « tactiques de contention » déployées par les individus pour contenir ou sublimer le mal-être déjà présent ?

L’injonction à la résilience comme arme de dépolitisation

Face à la dégradation de la santé mentale, la réponse mainstream consiste à appeler la population à développer sa résilience. Toute une panoplie d’ouvrages et d’articles offrent un mode d’emploi pour réussir dans cette voie[18]. Citons pêle-mêle la nécessité de changer la narration « intérieure » et cesser de ruminer à propos de son mal-être ; de tenir un journal de bord (puisque l’écriture permet d’ordonner ses idées et de mieux identifier les aspects positifs de l’existence) ; de se confronter à la peur par petites doses afin de mieux contrôler celle-ci ; d’accepter la souffrance en passant par des moments d’auto-compassion pour ensuite fermer la parenthèse et favoriser une vision « positive » de la réalité ; de s’organiser des séances de mindfullness en cherchant à se convaincre qu’on se porte bien mieux ; d’expulser les émotions de ressentiment et de colère au travers de séances de méditation comme le yoga. La liste est longue et on voit bien comment l’action thérapeutique sur soi peut certainement aider à tenir, mais comment cela exprime aussi un non-questionnement des causes plus profondes des sentiments de mal-être et de dépression.

Certes, prendre soin de soi ou se faire soigner est tout sauf critiquable, d’autant que le modèle existentiel dominant rejette tout ce qui ressemble de près ou de loin à la faiblesse. La dimension thérapeutique a son importance mais force est de constater que la résilience a surtout envahi le discours politique et c’est là que le bât blesse. A l’origine, le terme désignait la capacité d’un matériau d’absorber les chocs. Il fut ensuite repris et popularisé par la psychologie, notamment par Boris Cyrulnik pour désigner la « capacité de rebond » des individus face à des épreuves d’ordre divers (deuils, divorce, maladie, etc). Ce recyclage sémantique a été critiqué par d’autres psychologues mais sans pour autant le considérer comme nocif[19]. Pendant des millénaires, les croyances religieuses ont permis aux êtres humains de se préserver et de se reconstruire psychologiquement face aux épreuves de la vie. Tant mieux si certains savoirs énoncés par des psychologues le permettent aussi…

En revanche, lorsque la résilience est transposée dans le champ politique, elle joue un rôle beaucoup plus pernicieux. D’abord parce qu’elle permet de faire peser sur les individus la responsabilité de répondre de façon adéquate aux chocs subis. Cela suppose qu’une catastrophe, qu’elle soit de nature économique, politique ou climatique, pourrait se comparer à un traumatisme affectif et qu’il est possible de le dépasser grâce aux ressources psychiques des individus.

On retrouve ainsi la notion en situation d’attentat mais aussi par rapport aux crises économiques et, bien évidemment, en temps de pandémie. Dès le printemps 2020, Emmanuel Macron a lancé une opération « résilience » avec des chief resilience officers. Inspiré par Judith Rodin de la Fondation Rockefeller et auteure de The Resilience Dividend. Being Strong in a World Where Things go Wrong (soit « Le Dividende de la résilience. Être fort dans un monde où les choses peuvent mal tourner »), l’appel à la résilience sert avant tout à combler l’absence d’analyse et d’explication d’un évènement-catastrophe aussi impromptu qu’inattendu. Quand j’écris « inattendu », je fais référence au détenteurs de pouvoir et non pas aux scientifiques car, rappelons-le, depuis le Sars-Cov-1 de 2003, les virologues ne cessent d’alerter les décideurs sur la forte probabilité d’une pandémie aux effets dévastateurs.

Pour Thierry Ribault, auteur de Contre la résilience. A Fukushima ou ailleurs (2021), la résilience est présentée pour rendre compte d’un pêle-mêle d’expériences douloureuses – cancer, sida, perte d’un proche, captivité, catastrophe naturelle et industrielle, attentat, … –, autant d’épreuves que les êtres humains sont censés supporter à condition de leur trouver un sens, de conserver leur dignité morale et le respect de soi. Il ne s’agit donc pas seulement d’un simple effet de mode mais d’une véritable technologie politique : « Ce qui immunise la résilience contre toute véritable attaque, écrit ainsi le chercheur, c’est de ne pas être appréhendée pour ce qu’elle est, à savoir une technologie, c’est-à-dire à la fois un discours tenu sur la technique, et une technique elle-même. ». Pour l’auteur, par-delà les utilisations mensongères ou excessives de la notion, il faut avant tout comprendre les liens structurels avec le néolibéralisme et le fait qu’elle donne priorité à l’adaptation permanente du sujet. La résilience est, à ses yeux, « macabre, indécente, indéfendable (…), une funeste chimère promue au rang de technique thérapeutique face aux désastres en cours », érigeant « leurs victimes en cogestionnaires de la dévastation ».

Quid de la jeunesse ?

La jeunesse n’est qu’un mot. Elle est hétérogène suivant les clivages de classe, de genre,  et d’origine culturelle. Pour exister en tant que groupe social, il lui faut devenir une génération, non seulement éprouver des évènements structurants mais également développer une vision et une identité partagée. Je partirai de l’hypothèse que la pandémie est en train de fabriquer une génération, non pas comme une cohorte d’âge ce qui conduit, comme le font les études marketing, à distinguer la génération X  (1980), Y (1990) ou Z (2000-2010), mais plutôt comme une génération historique en devenir[20].

Plusieurs raisons invitent en tout cas à travailler cette hypothèse. Pour ce qui concerne le vécu de la pandémie, on peut entendre les professionnels de la santé mentale présenter la jeunesse comme particulièrement exposée aux phénomènes de dépression, d’anxiété. Le nombre de suicides est également en augmentation de façon très significative (source). Cela n’a rien d’étonnant au vu de l’importance que représente une sociabilité ouverte et libre ou encore une libre expérience de la sexualité dans la construction de l’identité sociale.

A coup sûr, pour la tranche d’âge des 12-25 ans, la pandémie coïncide avec une brutale atrophie de l’existence. Si la peur d’être contaminé et malade est moins présente, la conscience de pouvoir contaminer parents et grands-parents a favorisé des conduites respectueuse des protocoles sanitaires. Certes, la prolongation de la pandémie et les incohérences des politiques sanitaires ont fini par donner lieu à quelques irruptions de révolte festive et on voit bien se développer des pratiques « déviantes » (fêtes clandestines, lieu de sociabilité irréguliers)[21].

Mais derrière ces aspects plus directement liés à la pandémie et aux politiques sanitaires se cachent aussi d’autres aspects qui participent à la « fabrique » générationnelle. En effet, la pandémie n’est pas seulement une mise à l’épreuve de la sociabilité ordinaire mais aussi un évènement qui obscurcit l’horizon temporel et rend très difficile la projection de soi dans un avenir.

On peut se souvenir du tag Demain est annulé !, devenu entretemps le titre d’un film, illustrant l’indifférence omniprésente que seul un évènement majeur pouvait briser. Et bien, nous y sommes, et depuis plus d’un ! Forcément, quand « demain est annulé », il n’y a plus d’horizon de vie et la vie au jour le jour change également de nature puisque sans lendemain chaque jour se répète. On comprend donc aisément pourquoi Le jour de la marmotte défraie de nouveau la chronique…

Bien sûr, tout le monde n’a pas le même lendemain ; les positionnements sur l’échelle sociale, la trajectoire sociale intergénérationnelle et les marqueurs de genre ou d’origine ethnoculturelle restent donc déterminants.

Pour ces secteurs de la jeunesse qui caressaient l’espoir d’une ascension sociale grâce aux études, la pandémie rime avec No Future. La crainte de subir une dévalorisation des diplômes gagne du terrain et ce d’autant plus que le diplôme devait fournir un accès à l’ascenseur social. Il en découle une misérabilisation du présent à venir, puisque le statut social auquel on espérait accéder – ou que l’on espérait préserver – devient absolument incertain.

Il est certain que la peur du « déclassement social » peut nourrir un conformisme et une docilité à l’égard des instances d’autorité. Elle ne signifie pas forcément adhésion. Il suffit de regarder un documentaire comme l’Epoque (2019). On y retrouve des jeunes exprimant leur difficulté à « habiter » cette époque ou encore des étudiants en HEC expliquer qu’il ne croient pas vraiment à leur études – même si ils réussissent – et disent leur difficulté de se conformer au modèle de réussite sociale que leur parents ont tenté de leur inculquer. Il font semblant d’y croire, parce que c’est le plus confortable…

La situation économique et sociale se dégradant, le faire semblant va devenir plus difficile et le le « double jeu » va perdre sa raison d’être. La compétition interindividuelle, la lutte des places s’intensifiant, il faudra y croire vraiment pour s’affronter aux autres et continuer à surmonter des échecs. Pour les perdants, devenant de plus en plus nombreux, le jeu social en lui-même pour devenir l’objet d’un critique ce qui peut favoriser une orientation collective et solidaire.

Déjà avant la pandémie, on pouvait observer l’existence de « contre-cultures » en rupture avec le modèle culturel capitaliste. Dans le lexique de sociologie culturaliste britannique des années 1970-1980, celle de Raymond Williams et de Stuart Hall, on évoquait l’existence de youth subcultures[22]. Aujourd’hui, ce terme me semble tout à fait approprié lorsqu’un groupe social commence à se distinguer sur le plan vestimentaire, au niveau des goûts musicaux, qu’il élabore ses propres rituels et codes sociaux, tout en ayant une inclinaison du côté anticapitaliste, écologique et féministe. Pour celles et ceux qui s’identifient à cette contreculture, la pandémie incarne en quelque sorte la preuve définitive que ce monde est pourri. Sans trop savoir comment  se débarrasser du « vieux monde », on tente d’inventer et d’élargir des expériences préfiguratives d’autres rapports sociaux[23]

Du côté de la jeunesse des quartiers populaires, issue des cohortes de travailleurs immigrés et/ou originaire des colonies, la contre-culture urbaine a également gagnée en radicalité. Depuis longtemps, elle exprimait une critique du racisme systémique et de certaines institutions (police, école) mais sans forcément remettre en cause le capitalisme[24]. De façon désabusé ou fascinée, le rap raconte le monde tel qu’il est, avec une sorte de réalisme capitaliste (Mark Fisher). Or, depuis quelques années, on voit apparaître des sous-genres musicaux qui n’hésitent plus à critiquer les injustices sociales ni à prendre la logique capitaliste pour cible ( ex. le genre Grime …). Lorsqu’elle entre sur le marché du travail (au bas de l’échelle), on voit cette jeunesse des quartiers populaires trouver le chemin de l’action syndicale jusqu’à jouer un rôle d’avant plan dans certains combats. Quelque chose est donc en train de changer de ce côté-là aussi, comme en témoigne aussi le soutien massif aux manifestations de Black Lives Matter.

Si la dépression et le malaise est le plus répandu du côté de la jeunesse, c’est aussi de ce côté que l’adhésion au capitalisme – et au modèle culturel auquel il est adossé – est en train de reculer. Reste à savoir si la génération en cours de fabrication va basculer du côté du rejet de la globalisation du capitalisme pandémique ou pas. La centralité de la crise écologique va certainement agir en ce sens, mais cela n’élimine pas la tentation du localisme et de la « rétrotopie » (cfr. Zygmunt Bauman) qui nourrissent les projets réactionnaires et néofascistes.

Mark Fisher [aka – K-Punk]
Pour conclure provisoirement

Qui n’a pas rêvé de retrouver sa vie d’avant ? Sortir, discuter, danser, embrasser, … Pour l’écrivaine indo-pakistanaise Arundhati Roy, la pandémie est une porte qui s’ouvre et le monde d’après ne sera jamais plus comme celui d’avant. Pour beaucoup de gens, prendre conscience de cette réalité est déjà une épreuve en soi. La vie s’apparente désormais à une marche forcée : de confinement en confinement, sans lieux de sociabilité réelle, avec des espaces culturels fermés – mais des supermarchés ouverts – et surtout l’obligation de travailler à la maison ou à l’extérieur, alors que les relations affectives au sein de la famille sont pressurisés. Toutes les institutions sociales (famille, travail, école, … ) ont été bouleversés par la pandémie et sont entrées en crise.

L’évènement pandémique est devenu omniprésent, à l’échelle micro-sociale comme à l’échelle planétaire. Cet évènement, d’abord « exogène » a fini par été « endogénéisé » puisqu’il a fini par «contaminer», tel le virus lui-même, l’ensemble des rapports sociaux. Ces derniers, déjà sous tension depuis bon nombre d’années, sont en cours de recomposition. A l’évidence, nos sociétés ont besoin de nouvelles normes sociales existentielles, en rupture avec le modèle consumériste, utilitariste et prédateur, qui épuise tout autant les ressources naturelles que nos propres ressources vitales. Dit autrement, cesser l’utilisation mortifère de soi contre soi-même, et renouer avec la vie, avec un autre rapport à soi, aux autres et à l’environnement.

Beaucoup continuent à espérer que la pandémie se termine d’ici peu. Les discours « rassuristes » annoncent sa fin pour le printemps 2022. Je reste très sceptique. L’apartheid vaccinal fera qu’elle va se prolonger dans des pays du sud global. L’évolution virale est loin d’avoir épuisée le nombre de mutations génomiques possibles. Plus le virus se réplique, y compris sous une pression immunitaire renforcée, plus il évolue. Les variants et autres mutants recombinés circulent déjà, parfois abondamment, ce qui ouvre le risque de voir celles et ceux déjà infectés ou vaccinés d’éprouver à nouveau le processus d’une contamination symptomatique. Certains variants tendent à être plus virulents, plus résistants aux réponses immunitaires, ce qui risque de provoquer ici et là de nouvelles épidémies dans une pandémie qui s’étire dans le temps. Pour prévenir cela, faudra actualiser les vaccins, rajouter une troisième piqure, organiser des campagnes de vaccinations saisonnières…

Excepté les pays asiatiques, rompus à cette menace, la plupart des pays semblent faiblement armés en termes de prévention de nouvelles pandémies de zoonoses. Celles-ci sont des menaces concrètes, non seulement dans les régions tropicales exposés à la déforestation, mais aussi dans les pays du nord, où l’élevage intensif de bétail a continué à se développer[25].

Il est vain d’attendre le retour d’un « lendemain qui chante », du type « après la crise, on change tout ! ». L’urgence se situe dans l’effort de compréhension du moment présent comme expression d’une crise systémique. Franchir ce pas est seulement utile pour rester en bonne santé mentalement mais surtout indispensable pour ouvrir des perspectives de politisation et de mobilisation.

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Qu’est-ce que le fétichisme ?

Le fétichisme se retrouve dans les formes de religion de type animiste dans laquelle on attribue un caractère sacré à certains objets. Marx mobilise le concept de fétichisme à propos de la marchandise (et donc de la monnaie et du capital) pour mettre en évidence comment s’opère une réification des rapports sociaux combinée à une personnification des choses sociales. Tout fétichisme résulte d’un double processus, objectif et subjectif, inextricablement mêlés. La réification des rapports sociaux renvoie au fait que tout rapport social est à tel point extériorisé dans son fonctionnement qu’il apparaît avec la consistance (l’objectivité) d’une chose existant en et par elle-même. La personnification de ce rapport réifié fait que la réalité sociale en apparence substantielle fait l’objet d’investissements libidinaux (désirs inconscients) et de projections fantasmatiques qui les font apparaître comme des personnes, des sujets doués de volonté et de désirs (ce qui n’est pas le cas). Il en résulte une situation où le fétiche apparaît, pratiquement et imaginairement, comme une puissance transcendante, à la fois inconnue et mystérieuse. Les principaux fétichismes constitutifs de la praxis sociale dans un environnement capitaliste sont le fétichisme économique (de la valeur, de la marchandise) et dans son prolongement, les fétichismes du travail abstrait et du productivisme. Le premier correspond au travail qui n’a plus de sens que par le fait qu’il est moyen d’engendrer et d’accumuler la richesse abstraite qu’est la valeur ; le second correspond à la fétichisation des forces productives censées assurer le progrès matériel et moral. Viennent ensuite le fétichisme juridico-étatique et le fétichisme de la nation, qui apparaissent comme seules garants d’un salut collectif, tant pour les individus que les groupes ou classes qu’elle contient. Il y a ensuite le fétichisme du moi, qui correspond pour les individus à se penser, à vouloir agir en tant que unités autonomes de décision et d’action. Last but not least, nous retrouvons le fétichisme de la rationalité instrumentale qui correspond à une figure particulière et déformée de la raison, qui oriente la pensée et les actions humaines vers la recherche d’efficacité, et qui culmine dans le scientisme, la croyance que les sciences et les techniques sont en mesure de résoudre les problèmes de l’humanité.

Pour un exposé plus exhaustif, voir Alain Bihr (1991), Du Grand Soir à l’alternative. Le mouvement ouvrier européen en crise,  pp. 172-178.

 

Références bibliographiques

Artous, Antoine (2006), Marx et le fétichisme : le marxisme comme théorie critique, Syllepse, 205 p.

Baumann, Zymunt (2019), Retrotopia, Paris, Premier Parallèle, 248p.

Bihr, Alain, (1991), Du Grand Soir à l’alternative. Le mouvement ouvrier européen en crise, Editions de l’Atelier, 298p.

Diel, Paul (2004) La peur et l’angoisse, Paris, Payot, 288 p. (éd. orig 1966).

Fisher, Mark (2009), Capitalist realism. Is there no Alternative ?, Londres, Zero Books,166p .

Galland, Olivier (2011), Sociologie de la jeunesse, Paris, Armand Colin, 256 p.

Hall, Stuart et Jefferson Tony (2006), Resistance through rituals : youth subcultures in post-war Britain, Routledge, London.

Jameson, Frederick (1991) Postmodernism, or, the Cultural Logic of Late Capitalism,  Duke University Press, Durham, 461 p.

Granovetter, Mark S. (1973), The Strength of Weak Ties, in American Journal of Sociology, Vol. 78, No. 6 (May, 1973), pp. 1360-1380

Ribault, Thierry (2021), Contre la résilience. A Fukushima ou ailleurs, Paris, édition l’Echappée, 368 p.

Selye, Hans (1976), The Stress of Life, New York, Mc Graw -Hill, 544 p.

Spielberger, Charles (1979), Understanding stress and anxiety, NY Harper & Row, 138p.

Williams, Raymond (2010), Culture et matérialisme, Paris, Prairies ordinaires, 256 p.

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[1] Le sondage réalisé auprès de 2000 personnes est centré sur la question du suicide, ce qui à mon avis est très réducteur. Pour les résultats complets, https://jean-jaures.org/sites/default/files/redac/commun/productions/2020/0511/117599_-_rapport.pdf et la présentation

https://jean-jaures.org/nos-productions/suicide-l-autre-vague-a-venir-de-la-covid

[2]. En considérant l’organisation du travail comme « toxique », le harcèlement un mode de management et le manque de soutien de la part de collègues comme un facteur favorisant le burn out.

[3] - Le questionnaire de bien-être est basé sur le WEMWBS (Warwick-Edinburgh Mental Well Being Scales) qui permet d’évaluer le bien-être psychologique des individus, selon ces deux dimensions à savoir le bien-être « hédoniste (état de bonheur et de satisfaction de vie), et le bien-être « eudémoniste » (fonctionnement psychologique positif, relations sociales satisfaisantes et sentiment de réalisation et d’acceptation de soi). Le WEMWBS comprend 14 items : – Je me sens optimiste quant à l’avenir ; utile ; détendu(e) ; intéressé(e) par les autres ; J’ai de l’énergie à dépenser ; J’ai bien résolu les problèmes auxquels j’ai été confronté(e) ; Mes pensées sont claires ; J’ai eu une bonne image de moi ; Je me sens proche des autres ; Je me sens confiant(e) ; Je suis  capable de prendre mes propres décisions ; Je me sens aimé(e) ; Je suis intéressé(e) par de nouvelles choses ; Je me sens joyeux (se). Chaque item reçoit une note selon l’échelle suivante : 1, jamais ; 2, rarement ; 3, quelquefois ; 4, souvent ; 5, tout le temps. Il n’existe pas de score seuil (minimal ou maximal) mais plus le score est élevé, plus le bien-être psychologique est fort, la cotation s’étend donc de 14 à 70.

[4] Nicolas Franck et Frédéric Haesebaert, du Centre ressource de réhabilitation psychosociale (Centre hospitalier Le Vinatier et université Lyon 1) ; voir notamment  https://centre-ressource-rehabilitation.org/etude-en-ligneimpact-du-confinement-sur-la-sante-mentale  ainsi que https://centre-ressource-rehabilitation.org/prendre-soin-de-sasante-mentale-des-ressources-proposees-par-les

[5] Cerveau & Psycho, n°129 ; février 2021.

[6] Pour la France, https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/covid-19-des-medecins-preconisent-d-autres-reconfinements-locaux-d-autres-alertent-sur-la-sante-mentale-des-francais_4312447.html  ; Belgique => https://www.lecho.be/dossiers/coronavirus/les-medecins-alertent-sur-l-etat-mental-de-leurs-patients/10286012.html

[7] https://www.mediapart.fr/journal/international/140321/dans-l-ombre-du-covid-les-etats-unis-affrontent-une-crise-inedite-de-la-sante-mentale

[8] https://www.hhs.gov/opioids/about-the-epidemic/index.html

[9] Sont répertoriés dans la catégorie “travailleurs essentiels” les employés de commerce, chauffeurs-livreurs en contact avec le public, les soignants et les éboueurs.

[10] Le baromètre Kaiser Family Foundation - Harvard School of Public Health est basé sur un survey par questionnaire auprès d’un panel de 1313 répondants dont les réponses sont redressées en fonction de la sous- ou sur-représentativité du sexe, âge, marquer racial, diplôme et revenu ; la marge d’erreur est de 3%.

[11] The Implications of COVID-19 for Mental Health and Substance Use Nirmita PanchalRabah Kamaland Rachel Garfield, KFF report, 10 février 2021 ; https://www.kff.org/coronavirus-covid-19/issue-brief/the-implications-of-covid-19-for-mental-health-and-substance-use/

[12] Hans Selye (1976), The Stress of Life; New York, Mc Graw -Hill, 544p.; voir aussi Charles Spielberger (1979), Understanding stress and anxiety, NY Harper & Row, 138p.

[13] Coronavirus: the pandemic is changing our brains – here are the remedies, Voir https://theconversation.com/coronavirus-the-pandemic-is-changing-our-brains-here-are-the-remedies-144451

[14] Dans son étude, M. Granovetter se demandait si la force des liens a une incidence sur la recherche d’un emploi. Selon lui, au sein d’un réseau de liens forts, les personnes ayant des liens faibles en dehors du réseau principal disposent de passerelles vers d’autres réseaux, ce qui leur donne accès à des informations nouvelles et uniques - comme les offres d’emploi - par rapport aux autres membres du réseau qui n’ont que des liens forts.. En particulier, Granovetter a démontré que les personnes ayant des liens faibles trouvent non seulement des emplois que le reste du réseau rapproché ne peut pas voir. Cela est particulièrement vrai pour les salariés qualifiés et ayant un niveau d’instruction élevé. Étant donné que plus de 40 % des emplois sont trouvés grâce à des recommandations, la compréhension des liens faibles est un facteur important tant pour les demandeurs d'emploi que pour les recruteurs. Voir Mark S. Granovetter, The Strength of Weak Ties, in American Journal of Sociology, Vol. 78, No. 6 (May, 1973), pp. 1360-1380.  Voir https://www.jstor.org/stable/2776392

[15] Il n’est pas rassurant d’entendre dire les neuroscientifiques que l’isolement social augmente la probabilité d’une mort prématurée de 30% environ (voir https://julianneholtlunstad.byu.edu/ le blog de la neuropsychologue Julianne Holt-Lungstad). Ce chiffre ne dit rien des dispositions des uns et des autres à affronter l’isolement. Pour les personnes âgées, le confinement sur ce surajoute en quelque sorte à un isolement social qui était déjà. Les catégories d’âge intermédiaires sont probablement moins éprouvés par le vécu de l’isolement que la jeunesse étudiante.

[16]  Voir ses analyses disponibles sur https://julianneholtlunstad.byu.edu/covid-19

[17]. Contrairement aux travaux de Raymond Williams et de Frederic Jameson, une certaine sociologie des modes de vie Lipovetsky observe les symptômes de la crise des rapports sociaux, sans toutefois mettre à nu les racines sociales et les logiques systémiques, privilégiant alors des explications de type culturaliste tel que la crise de la culture hédoniste et de l’individualisme narcissique.

[18] Une illustration https://greatergood.berkeley.edu/article/item/five_science_backed_strategies_to_build_resilience

[19] Ionescu, S. & Jourdan-Ionescu, C. (2010), Entre enthousiasme et rejet : l'ambivalence suscitée par le concept de résilience. Bulletin de psychologie, 6(6), 401-403.  https://doi.org/10.3917/bupsy.510.0401

[20] . L’approche de générationnelle classique a été élaborée par William Strauss et Neil How; elle est avant tout cyclique et mécaniste, tournée vers des figures archétypiques. Elle a été critiquée pour son caractère mécaniste et élitiste. Pour ma part, je pense une génération historique comme la résultante d’une combinaison entre 3 facteurs à savoir 1). les réalités et situations vécues, le “passé présent”;  2). des évènements structurants de longe portée (guerre, famine, etc.) ce qui correspond au “devenir-histoire” et 3). une conscience partagée et le “devenir-acteur”. Cette approche, en cours d’élaboration, prolonge celle François Dubet, pour qui une génération est le produit d’une rencontre entre le vécu des acteurs, dans ce cas-ci une classe d’âge, et les contraintes du système.

[21] Je précise ici que la notion de « déviance » me semble peu approprié puisque ces pratiques relèvent plutôt de tactiques d’accommodement ou de survie (psychique).

[22] Hall et Jefferson évoquaient des subcultures (les teddy boys, mods, skins, rastas etc.) pas toujours oppositionnels au modèle culturel dominant, même si on y retrouve les caractéristiques prolétariennes.

[23] Ce qui conduit certains à y voir des communes en devenir, à la fois exode et lutte. Voir https://lundi.am/Nouvelles-figures-du-partisan  ainsi que les thèses défendues par Alain Damasio (https://www.bastamag.net/Alain-Damasio-Les-Furtifs-La-Volte-ultra-liberalisme-ZAD-pouvoir-alienation

[24] https://leparterre.fr/2019/06/12/les-rappeurs-sont-ils-des-suppots-du-capitalisme/

[25] L’éradication de plusieurs millions de visons au Danemark pour cause de zoonose inversée (corona-humain => corona-vison + mutation => corona-humain-variant) est un indicateur des risques bio-viraux actuellement présents dans nos sociétés.

[26] Voir Antoine Artous, Marx et le fétichisme : le marxisme comme théorie critique, Syllepse, 2006, 205 p.


Crise des réfugiés, flux migratoires et régime de frontières

Ce texte est une version de travail en vue d’une publication prochaine d’un ouvrage collectif intitulé «Réfugiés Transmedia», coordonné par Brigitte Gauthier à paraître en septembre 2021 (L’Entretemps, Montpellier). Dans ce chapitre, j’opère un va-et-vient entre mes expériences militantes et une réflexion sur les cadres d’analyse et les concepts qui permettent de mieux saisir la « crise des réfugiés » de 2015-2016. Cette dernière prend place dans un contexte de fermeture hiérarchisante des frontières et d’un accroissement de mesures répressives qui exercent un biopouvoir dont un des effets indirects et de générer une main-d’œuvre corvéable et sur-exploitable. Un retour critique sur cette crise des réfugiés nourrit ensuite une réflexion plus générale sur l’Union Européenne et les tensions qui existent entre sa raison d’être officielle et les politiques menées à l’intérieur des l’espace européen comme à ses frontières.

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Je commencerai cette contribution comme une narration à propos de mon engagement citoyen aux côtés des réfugiés. Participant à l’organisation de la collecte et de la distribution de vivres et de vêtements destinés à la « jungle de Calais », je suis invité à participer à une mission internationale au Kurdistan irakien au mois de mars 2015. Même si la crise des réfugiés n’a pas encore touché l’Europe, elle a déjà bouleversé les pays de la région. En l’espace de moins de deux ans, près de 6 millions de Syriens, fuyant la guerre civile et l’avancée de Daesh, ont trouvé refuge dans les pays frontaliers. Ils sont près de 3 millions en Turquie, plus de 500 000 au Liban ou en Jordanie et un peu moins d’un million en Irak. A cette population s’ajoutent les réfugiés venant d’Afghanistan.

Notre mission est composée de journalistes et de membres d’ONG intervenant dans les situations d’urgence médicale et sanitaire. Un des objectifs de la mission est d’évaluer les besoins hors des camps pris en charge par le HCR et d’envisager l’envoi de matériel et d’expertise, sur le plan médical, sanitaire et éducatif.

Après avoir atterri à Suleymaniye, nous prenons la route de Mossoul – encore sous contrôle de Daesh – avant de bifurquer vers Duhok, au nord-ouest de l’Irak. Ce territoire semi-autonome – appelé également Bashur ou Kurdistan irakien – se situe cœur des rivalités régionales et mondiales. Sous administration autonome depuis la première guerre du Golfe, le pouvoir se partage entre deux partis politiques qui sont en même temps fondés sur des structures tribales, à savoir le clan de Mahmoud Barzani, allié à la Turquie, et celui de Jalal Talabani. La rente pétrolière permet d’irriguer un système clientéliste.

Nous avons l’occasion de visiter plusieurs camps d’accueil informels, près de la frontière avec la Syrie. Ces camps ne sont pas pris en charge par le Haut Commissariat aux Réfugiés. Les autorités ont fait construire des rangées d’habitations en parpaings au sein desquels parfois plusieurs familles doivent cohabiter. Rappelons que seule une minorité des réfugiés vivent dans des camps. La majeure partie trouve refuge dans les agglomérations urbaines et, lorsque les capacités de logement sont saturées, les bidonvilles apparaissent. Les réfugiés forment une main-d’œuvre bon marché et on ne les retrouve pas seulement au coin de la rue comme vendeurs à la sauvette, mais aussi dans des ateliers de confection en Turquie ou au Liban. Dans le camp que nous visitons, une permanence médicale est assurée par Médecins sans Frontières. Le personnel des ONG intervenant dans le camp ont témoigné de la précarité des conditions d’existence. Les enfants n’ont pas d’occupation et il n’y aucune scolarisation. Les hommes et les femmes partent vers la ville pour des petits boulots, dans des ateliers de confection ou la restauration. Au pire, ils vendent des cigarettes ou des boissons au coin de rues et finissent parfois la journée comme mendiants à un feu de signalisation.

En Irak, la majeure partie des réfugiés sont kurdes, chrétiens d’Orient ou membres de tribus sunnites qui ont fui les colonnes de Daech – acronyme d’Organisation de l’État islamique. D’autres ont fui Kobané et ne pouvaient pas encore rentrer à ce moment-là. A l’évidence, la majorité d’entre eux ne voyait que l’Europe comme destination. D’autres sont originaire d’Afghanistan et sur la route de l’exil depuis plusieurs années. En effet, le transit par l’Iran se solde souvent par une arrestation et l’obligation de servir dans l’armée iranienne comme main-d’œuvre de corvée.

Crise du fétiche « État-nation » et état permanent de guerre

Depuis vingt ans, la situation au Proche-Orient n’a pas arrêté de se détériorer. La lutte contre le terrorisme, à la suite des attentats du 11 septembre 2001, constitue un nouvel épisode dans la longue série de conflits armés ayant meurtri la région. Les armes de destruction massive servent de prétexte idéal pour une deuxième guerre du Golfe, qui se solde par une occupation de l’Irak par les troupes de la coalition internationale et, au final, une guerre larvée de plus de dix ans.

En 2011, le Printemps arabe des populations fait trembler les régimes, qu’ils soient du côté des États-Unis ou de celui de la Russie. Les puissances militaires régionales que sont l’Iran et la Turquie se disputent toujours le leadership au niveau régional avec, derrière eux, la rivalité des grandes puissances mondiales. Les enjeux sont géostratégiques avec le pétrole et le gaz comme ressources énergétiques clefs des économies occidentales. La volonté de changement de régime est une des raisons d’être du conflit syrien. Il faut profiter de l’aubaine d’une révolte populaire contre ce régime autoritaire pour ouvrir le passage d’un gazoduc qui relierait le golfe Persique à l’Europe afin de rendre celle-ci moins dépendante du gaz russe.

La guerre civile en Syrie est donc aussi une guerre indirecte où la Turquie utilise les milices djihadistes comme « proxy ». De son côté, le régime libère des milliers de djihadistes qui partent renforcer les rangs des factions islamistes de l’opposition syrienne, sinon pour défendre le califat comme terre promise… En « choisissant son meilleur ennemi », Assad se donne une chance supplémentaire de survie.

Rojava, une étoile dans la nuit

En même temps, au milieu de toute cette violence guerrière, des événements tout à fait inattendus ont lieu. Dans le Nord-Est syrien, une région qui abrite la majeure partie des Kurdes de Syrie et qui est également connue sous le nom du Rojava, la population prend son destin en main. Pendant que le régime syrien livre bataille pour sa survie, des milices kurdes organisent l’autodéfense face à Daech. Entre le régime de Bachar et les Kurdes, un pacte de non-agression. L’été 2014 est marqué par la bataille de Kobané, ville frontalière avec la Turquie, où les YPG et YPJ résistent à l’offensive des djihadistes. Leur courage suscite un élan de solidarité et des centaines de jeunes antifascistes européens rejoignent ce que David Graeber appelle à juste titre les « nouvelles Brigades internationales ».

En peu de temps, les représentants de nouvelles institutions communales et cantonales adoptent une charte constitutive. Les trois cantons d’Afrin, de Kobané et de Kameshli développent des expériences d’autogouvernance démocratique, égalitaire (féministe) et pluri-confessionnel. L’autosuffisance est presque totale : grâce au blé et à l’eau, aux pâturages pour les moutons et à l’énergie hydraulique. Mais cette autonomie pro-Kurdes est inacceptable pour Erdogan. En 2016, après la défaite de ses relais djihadistes, la Turquie décide d’intervenir directement. L’armée turque entre en Syrie et cherche à imposer un corridor de sécurité « contre la menace terroriste » (les Kurdes du PKK) en prévoyant d’y installer des camps de réfugiés. De 2013 à 2019, date où les dernières poches de résistance du califat de Daech sont vaincues, la guerre en Syrie fait plus de 300 000 victimes et autant de blessés et/ou mutilés.

Si j’évoque ces épisodes, c’est pour souligner combien la guerre est omniprésente. Lors de notre visite au Kurdistan irakien, toutes les familles que nous visitons ont des drames qui découlent de la guerre à raconter. Pour les Kurdes, il y a aussi le vécu de répression violente avec des vagues d’arrestations, de disparition et les cohortes de Shaheed, ou martyrs.

Ces épisodes de violence, de terreur d’État comme de guerre ont provoqué des déplacements fréquents de population. Au Kurdistan irakien, nous visitons le camp de Maxmur, un ancien camp de réfugiés devenu un bourg de 15 000 habitants, composé pour la plupart de réfugiés kurdes ayant la Turquie dans les années 1990. Outre la guerre, la sécheresse des années 2009-2011 a provoqué un exode rural massif de travailleurs agricoles. La Turquie construit plusieurs barrages qui réduisent le débit d’eau au niveau des fleuves de Mésopotamie. Dans le bassin du Tigre et de l’Euphrate, les chrétiens chaldéens ou syriaques sont très souvent des propriétaires terriens, dont les travailleurs agricoles sont arabes, cultivant aussi leurs propres lopins de terre. L’addition des guerres et du changement écologique déstabilisent en profondeur les structures sociales.

Une crise inattendue ?

Fin 2014, Daech frappe l’imaginaire des opinions publiques occidentales avec des décapitations spectaculaires – au sens de Guy Debord. Puis, il y a l’attentat contre Charlie Hebdo (7 janvier 2015) suivi en novembre par ceux du Bataclan. En juin de cette même année débute la plus grande crise de réfugiés que l’Europe a connue depuis la Seconde Guerre mondiale. A partir d’avril, le nombre de réfugiés qui tentent la traversée vers les îles grecques augmente de semaine en semaine. En quelques mois, ce sont plus de 500 000 personnes qui arrivent en Grèce pour prendre la route des Balkans et entrer en Europe.

Il ne fait aucun doute que cette vague de départs vers l’Europe est facilitée par Erdogan, qui sait négocier, en 2016, un accord de rétention des départs moyennant des aides financières très conséquentes (de l’ordre de deux fois 3 milliards d’euros versés à Ankara pour financer l’accueil de réfugiés). L’instrumentalisation de la crise des réfugiés ne doit pas faire oublier que, à son origine, on trouve non seulement les guerres et les révoltes contre les régimes autoritaires, mais aussi un changement climatique. Dans ces circonstances, pour ces centaines de milliers de réfugiés, le départ pour l’Europe représente la seule issue pour retrouver une existence digne et se donner un projet de vie. C’est ce mouvement qui entre en collision avec les dispositifs de gouvernance du droit d’asile. Cela invite à considérer que la « crise des réfugiés » n’est en rien un épisode inattendu de la crise migratoire. Elle reflète avant tout le dysfonctionnement dans la gouvernance des frontières et des accords de Dublin qui stipulent que l’introduction de la demande d’asile doit se faire dans le pays d’entrée. Respecter les dispositions de Dublin transforme les pays accessibles telles la Grèce, l’Italie et l’Espagne comme des pays qui doivent gérer l’arrivée de milliers de réfugiés et/ou de migrants. La demande expresse de ces pays d’organiser une répartition des contingents de réfugiés a toujours été refusée par les États membres de l’Europe du Nord. Ce refus se traduit alors par une situation de non-accueil pour ensuite donner lieu à une politique externalisant la gestion du flux de personnes dans des zones tampons, externes à l’Union européenne (UE).

Dans le subconscient européen, fortement teinté par une sorte de mélancolie postcoloniale (Paul Gilroy, 2020), la coïncidence de la crise des réfugiés avec des attentats à Paris et à Bruxelles est alimentée par un climat de peur et de haine envers les populations de confession musulmane. Qu’ils soient réfugiés ou migrants ne change rien au fait qu’ils incarnent une menace pour un bien-être déjà fortement éprouvé par des décennies de contre-réformes néolibérales. Fermer les frontières et restreindre le droit d’asile est perçu comme un impératif catégorique moral pour éviter pire. Même sans être au pouvoir, la droite extrême réussit déjà à faire appliquer une partie de son programme. Or, rappelons que 1,5 million de réfugiés qui entrent en Europe en 2015-2016 ne représentent que 0,2 % de la population de l’UE. Offrir un accueil respectueux de la dignité humaine, temporaire ou durable, ne coûterait jamais plus que 25 milliards d’euros par an ; un montant quand même très éloigné des 1 000 milliards d’évasion et de fraude fiscale dont souffre la zone euro chaque année.

« Solidarity for all »

 Depuis, les pays comme la Grèce et l’Italie sont confrontés à l’arrivée massive de milliers de réfugiés et l’agence européenne Frontex assure un rôle de plus en plus répressif. L’espace Schengen se fissure et on voit partout apparaître des politiques criminalisant la solidarité avec les réfugiés. Cela n’empêche pas la solidarité de se développer. De Dunkerque à Calais, en passant par la frontière franco-italienne, des réseaux de solidarité se structurent. A Calais, j’ai pu rencontrer des bénévoles britanniques apportant provisions, tentes et kits de survie. A Bruxelles, le campement de réfugiés du parc Maximilien reçoit le soutien des habitants aux alentours. Ces derniers organisent l’accueil de femmes et d’enfants chez l’habitant. En Grèce, pourtant mise à l’épreuve par des politiques d’austérité, les réseaux de solidarité mettent en place un soutien médical et la construction d’infrastructures sanitaires.

Le port industriel de Lavrio, situé à 90 kilomètres d’Athènes, abrite un camp autogéré de réfugiés kurdes. Une aile du bâtiment a été construite dans les années 1920, lors de l’échange de populations entre la Grèce et la Turquie. Au début des années 1950, près de 250 000 résidents grecs orthodoxes fuient la ville d’Istanbul après des pogroms qui ont fait des dizaines de morts. Depuis 2015, le camp est autogéré par une Komùn du mouvement de libération kurde. Il a été équipé et approvisionné maintes fois avec des convois de solidarité venant de France, avec le soutien actif de la CGT des ports et docks de Marseille ainsi que la mouvance régionaliste bretonne. Le bâtiment est organisé avec des espaces de vie communautaire – cantine, réfectoire, bibliothèque – et des appartements familiaux ou des dortoirs. C’est une sorte de havre de paix, mais aussi une zone de transit, lieu de repos avant de repartir vers le Nord.

Dans le port du Pirée, près d’Athènes, les réfugiés dorment à même la rue. Peu à peu, des immeubles désaffectés sont investis. Municipalité, région et instances gouvernementales apportent de l’aide ou laissent les associations faire le nécessaire afin que cantines, douches et dortoirs soient mis à disposition des milliers de réfugiés en transit.

Quelques lieux sont devenus des symboles. A Athènes, le City Plaza Hotel, abandonné par sa propriétaire en pleine crise de la dette, est réouvert avec le soutien des réseaux de solidarité anarchistes d’Exarchia. En quelques mois, le bâtiment abrite près de 180 personnes, essentiellement des familles d’Afghanistan. Ce lieu où une existence humaine reprend timidement, avec des formes d’autogestion pour l’approvisionnement, des activités scolaires, une attention spécifique pour la condition féminine, est brutalement fermé par la droite revenue au pouvoir. Il semble que la gouvernance de la question des réfugiés privilégie les camps de rétention et la répression du « trafic humain ».

Élaborer un cadré interprétatif adéquat

 Mon engagement militant dans la solidarité avec les réfugiés m’a fait prendre conscience de l’importance d’un cadre interprétatif adéquat. Scientifiquement parlant, tout plaide en faveur d’une distinction entre la question du droit d’asile, celle des réfugiés et celle des migrations. Cette volonté de dissocier les questions se fait aussi en réaction aux amalgames que l’on retrouve dans les discours d’extrême droite. Or, en réalité, ces trois questions se recouvrent en partie. Le droit d’asile est devenu une manière d’émigrer. Les raisons qui poussent à introduire une demande d’asile sont souvent composites : répression, délit d’opinion, interdiction de pratiquer une profession, orientation sexuelle, mariage forcé et féminicide font beau ménage avec la précarisation des conditions d’existence dans des vastes régions du globe terrestre… Les réfugiés au sens de la convention de Genève correspondent à une catégorie administrative plus étendue que les demandeurs d’asile. Le phénomène migratoire a changé ces dernières années. J’y reviendrai ultérieurement. Toujours est-il qu’il existe aussi des réfugiés « économiques ». Or, les motivations économiques – reconstruire un horizon de vie qui permet une amélioration matérielle des conditions d’existence – ont également des causes politiques. Dans le maelström de la crise, il devient difficile de distinguer les choses. Les Afghans que j’ai pu croiser sont des jeunes instruits, diplômés. Leurs familles ont vendu des biens immobiliers et/ou se sont endettées pour financer un voyage qui prend parfois des années. Les enquêtes sociologiques sur les migrants en Afrique du Nord, qui ont traversé le Sahara et tentent la traversée à partir du Maroc ou de la Libye sont très souvent aussi des jeunes hommes et femmes qui ne sont pas issus des catégories les plus pauvres dans leurs pays d’origine. Celles et ceux avec qui je me suis entretenu à Athènes en 2016 étaient souvent des enseignants, des petits fonctionnaires ou des commerçants.

L’inversion des flux migratoires

Contre les idées reçues, il faut rappeler sans cesse que, en termes relatifs, les migrations sont restées stables au cours du dernier siècle. Encore aujourd’hui, le cumul des phénomènes de l’émigration et de l’immigration ne représente que 3 % de la population mondiale. De 1990 à 2018, le nombre de migrants passe de 165 à 250 millions. Cette augmentation, étalée sur près de trente ans, correspond grosso modo à la croissance de la population mondiale. Les migrations Sud-Sud augmentent beaucoup plus fortement que les migrations Sud-Nord. La migration Nord-Nord est également en augmentation, bien qu’elle soit principalement intra-européenne. En revanche, la migration Nord-Sud – ou plutôt de l’Europe vers les Amériques – s’est progressivement éteinte.

Le grand retournement concerne l’Europe qui, malgré l’arrivée des Gastarbeiter (travailleurs immigrés) et le retour des colons dans l’après-guerre, maintient un solde d’émigration positif jusque dans les années 1970. Si la France – et c’est sa singularité – est, depuis le XIXsiècle un pays d’immigration, des pays comme l’Italie, l’Espagne, l’Irlande ou encore l’Allemagne sont, des pays d’émigration, au moins jusqu’à la fin des années 1950. Cette réalité, rappelée par le démographe Maks Banens (2009) dans la revue Les Mondes du Travail, est bien souvent négligée :

« Le siècle des émigrations qui s’est ouvert en 1848, pour gagner tout le continent européen, s’est refermé à partir des années 1950, en laissant l’Europe de l’Est provisoirement en dehors de ce mouvement d’ensemble qui concerne toute l’Europe, sauf la France. La deuxième tendance générale est l’augmentation de la mobilité. Il est devenu fréquent, en Europe, que les immigrations et les émigrations soient dix fois plus grandes que le solde migratoire du pays en question. Cette augmentation de la mobilité n’est pas à confondre avec celle supposée des migrations définitives, et il n’est pas certain que ces dernières soient plus importantes que celles qui ont peuplé l’Amérique du Nord » (Banens, p. 40-41).

Tout aussi important est le fait que les flux migratoires contemporains suivent des schémas différents de ceux des migrations de colonisation des XIXème  et XXème siècles. Aujourd’hui, les migrants appartiennent très souvent à des diasporas ; ils vont et viennent d’un pays à l’autre. À Londres, 75 % des ressortissants étrangers restent moins de cinq ans. A Rome, à Bruxelles ou à Paris, plus de 50 % des étrangers non européens y résident moins de cinq ans. Les femmes franco-guinéennes achètent à Dubaï de grandes quantités de textiles fabriqués en Chine pour les revendre au sein de la diaspora en Europe ou dans les pays d’origine. Les membres de la confrérie des Mourides du Sénégal commencent leur parcours initiatique en étant colporteurs dans les rues de Barcelone et le terminent en ouvrant un commerce dans leur région natale, sinon un bureau d’import-export à New York ou à Paris. Parfois, c’est l’Etat qui fournit la main-d’œuvre ; je pense aux contingents de travailleurs philippins qui œuvrent dans le golfe Persique. La migration de main-d’œuvre en provenance de l’Europe de l’Est connaît également des fluctuations importantes : en quinze ans, seulement 20 % des 800 000 travailleurs des pays de l’Europe de l’Est se sont installés en Angleterre, principalement lorsque la famille a des enfants. Il est dès lors important de ne pas s’arrêter aux statistiques officielles. Quand le nombre de résidents étrangers dans certains pays de l’UE est passé de 8 à 12 %, il faut mesurer dans quelle mesure cette augmentation est d’abord due à l’arrivée d’émigrants intra-européens…

L’exil et la fuite comme seule issue

Si les migrations restent stables, le nombre de réfugiés est en revanche en hausse depuis une décennie. Dans son rapport de 2019, l’HCR comptabilise à l’échelle mondiale 79,5 millions de « personnes déplacées » là où il en comptait 40 millions en 1990, un chiffre qui est resté stable jusqu’en 2010. C’est donc surtout au cours de la décennie écoulée que près de 40 millions de personnes ont « cherché refuge ». Mais la moitié des 79,5 millions des personnes déplacées sont restées dans leurs propres pays, en proie aux guerres, conflits, inondations ou sécheresses, l’autre moitié est cataloguée comme réfugiés. Parmi ces 40 millions, il faut distinguer 4,2 millions de demandeurs d’asile, 5,6 millions de réfugiés palestiniens sous mandat de l’ONU et 3,7 millions de Vénézuéliens. A côté de ces 13,5 millions, il reste donc 26,5 millions de réfugiés au sens strict du terme. En 2020 comme en 2011, 80 % sont originaires d’une poignée de pays, en proie à la guerre et aux conflits armés.

Autre fait à rappeler en permanence : 73 % des réfugiés sont accueillis dans des pays frontaliers aux leurs ; 85 % des réfugiés sont accueillis dans des pays en voie de développement (PVD) et 27 % sont originaires des pays les plus pauvres de la planète. Sur la décennie 2010-2019, le HCR comptabilise « au minimum » 100 millions de déplacés de force (forcibly displaced) dont seulement 11 % sont des demandeurs d’asile. Tous les autres sont considérés comme des réfugiés au sens de la convention de Genève de 1951. Sur l’ensemble de la décennie, 68 % des réfugiés sont originaires de cinq pays : 6,6 millions de Syrie ; 3,7 millions du Venezuela ; 2,7 millions d’Afghanistan; 2,2 millions du Sud Soudan Soudan et 1,1 million du Myanmar.

Une dernière observation d’importance : la crise des réfugiés perdure. Sur les 100 millions de déplacés, en dix ans, seul un tiers a pu retourner dans son pays d’origine, les autres vivent de façon semi-permanente dans des camps, sinon parmi les habitants du pays d’accueil. Seuls 8 % des demandeurs d’asile obtiennent un droit de séjour de type long et une fraction de ceux-ci obtiennent la nationalité du pays d’accueil.

La frontière comme impératif catégorique politique

Les frontières ne protègent pas d’un nuage radioactif, tout le monde l’admettra sans peine. Mais en cas de pandémie, les frontières deviennent un leitmotiv de premier ordre et, à défaut de pouvoir vraiment les fermer, il faut exercer un contrôle étroit sur les entrées et les sorties. A l’évidence, nous retrouvons, avec la pandémie, les discours qui font écho à la crise des réfugiés de 2015. Bien sûr, cette question des frontières préexistait, mais à « bas bruit », comme un phénomène relativement contingent.

Nonobstant l’injonction de fermeture des frontières, la France et d’autres pays connaissent des mobilisations de sans-papiers pour une régularisation et l’obtention d’un statut. On peut citer l’occupation de l’église de Saint-Ambroise en 1996 ou encore quand les sans papiers ont fait grève dans la restauration au cours des années 1998-2002. Le besoin de main-d’œuvre dans le secteur de l’hôtellerie a certainement favorisé la régularisation de près de 200 000 clandestins en Espagne ou en Italie au cours de la période 2000-2010. Employée comme saisonniers pour la cueillette des tomates, des fraises et d’autres fruits, cette main-d’œuvre finit par obtenir un statut légal nécessaire à sa stabilisation sociale. Les situations de guerres aux portes de l’Europe, comme en ex-Yougoslavie, provoquant l’arrivée de plusieurs dizaines de milliers de réfugiés d’un autre type mais, au final, leur nombre est relativement limité et l’accueil dispersé dans les pays de l’UE se déroule sans trop de tensions. Cette situation change brutalement en 2015, à la suite de la guerre civile en Syrie. Durant l’été 2015, nous voyons les embarcations qui chavirent et des milliers de réfugiés débarquer de canots pneumatiques sur les îles grecques en mer Égée. Un grand nombre d’entre eux prend la route des Balkans.

Du million de réfugiés arrivés en Europe en 2015, plus de la moitié trouvent un accueil en Allemagne. Le Wir Schaffen Das (« nous, on peut le faire») d’Angela Merkel mélange courage et opportunisme : le courage parce qu’une fraction non négligeable de son électorat est vent debout contre les réfugiés-migrants ; de l’opportunisme puisqu’il existe un grand besoin de main-d’œuvre. Depuis 2010, les postes de travail à pourvoir sont de plus en plus nombreux puisqu’une génération entière de baby-boomers est en train de partir à la retraite. L’atonie des naissances est telle que le marché du travail requiert un besoin net de 500 000 travailleurs par an, rien que pour remplacer les départs à la retraite, alors que le système éducatif n’en fournit que la moitié environ. On comprend mieux pourquoi, en Allemagne, le nombre de travailleurs étrangers passe de 1,8 million à 3,85 millions de 2010 à 2019 (Duell et Vetter, 2020, p. 12).

Cela démontre à nouveau qu’il est difficile d’avoir une compréhension sociologique de la question en limitant l’analyse à sa définition politico-administrative. En réalité, nous avons affaire à une question qui mêle les migrations, la mobilité internationale et les besoins de main-d’œuvre avec, en arrière fond, les tensions géostratégiques, la croissance des inégalités économiques et la recrudescence de situations d’urgence.

Frontières de papier

Nous l’ignorons souvent, mais la première des frontières n’est pas tracée sur la carte, mais formée par une liste administrative. L’UE mobilise, au niveau des accords de Schengen, une liste des pays dont les ressortissants ont besoin d’un visa pour entrer dans cette zone du même nom, pour une période limitée ou pour un nombre restreint de raisons. Cette liste compte 135 États sur les 190 que le monde connaît. Tous les autres pays se retrouvent sur une liste « blanche » (sic), dont la majorité sont des pays de l’OCDE et près de la moitié sont des pays de l’UE. Les ressortissants des pays de cette liste « blanche » ne doivent jamais penser au visa d’entrée. Ce régime de frontières stipule aussi que l’on peut voyager de ces 55 pays vers 173 pays. Une personne née à l’intérieur d’autres frontières, comme la Syrie, est autorisée à voyager sans visa vers 38 pays et une personne d’Afghanistan, vers seulement 18 pays. Le droit à la mobilité géographique est donc très inégalement réparti au sein de la population mondiale.

Pour Henk van Houtum (2020), géographe à l’université d’Utrecht, aux Pays-Bas, cette situation s’apparente à une ségrégation globale, avec des conséquences sociales de grande envergure : « A l’évidence, ce régime de frontières est de nature “biopolitique” et contribue à un apartheid géopolitique mondial. Tous ceux qui, par le fruit du hasard, ont la nationalité d’un pays soumis à l’obligation de visa et qui, de plus, n’appartiennent pas aux classes aisées, ne peuvent franchir les frontières de leur pays. Pour ceux qui sont nés au sein d’un État que l’on retrouve sur la mauvaise liste, il ne leur reste plus que l’accès clandestin et irrégulier. »

En près de vingt-cinq ans, plus de 30 000 personnes sont mortes par noyade en Méditerranée. Pour les survivants arrivés en Europe, les dangers sont loin de se terminer, comme nous le constatons encore aujourd’hui avec les tentatives de traversée de la Manche. En quelques années, nous avons vu apparaître des camps de fortune (sic) de réfugiés près des lieux de passage transfrontaliers. Nous voyons tous les jours des centaines de personnes en train de dormir à même le sol, sinon en s’abritant sous des tentes. Ce type de scènes que j’avais vues la première fois en 2014 à Athènes est devenu récurrent dans les paysages urbains de Milan, de Paris ou de Bruxelles.

Qu’est-ce que un « régime de frontières » ?

Evitons de nous laisser aveugler par une soi disante singularité de la crise des réfugiés de 2015. Rappelons comment celle-ci a été traitée par l’UE: en maintenant le plus possible ces réfugiés dans la région, en organisant depuis 2017 des push backs, en accordant des crédits financiers à la Turquie pour gérer l’accueil de réfugiés sur son territoire, en renforçant les contrôles et la répression dans les pays de la ligne de front et last but not least, en expulsant une fraction des clandestins « non régularisables ». De mon point de vue, l’ensemble de ces dispositifs permet d’identifier les éléments constitutifs d’un régime de gouvernance des frontières.

Nous avons déjà mis en évidence comment la première des frontières est une frontière en papier. Les démarcations géographiques expriment avant tout un rapport hiérarchique, une relation qui organise et distribue spatialement les personnes et les rapports sociaux. Pour Nicholas Di Genova (2016), les frontières sont « le produit congelé ou la distillation d’un confluent d’activités humaines, ou de processus de production politique, juridique et sociale ».

Pour ce géographe de l’université de Houston, aux États-Unis, les frontières sont des moyens de production pour la création et le maintien de différences sociales au niveau spatial :

« Les différences spatiales générées par les frontières – ou, plus précisément, ces activités de création de frontières – sont avant tout associées au pouvoir souverain des États-nations et à la manière dont le nationalisme divise le globe entier et subdivise l’humanité en populations distinctes.»

Cette subdivision de la condition humaine a existé à d’autres époques aussi, mais faisait rarement appel à un tracé territorial administrativement établi et adossé à l’État. Considérant que l’État-nation, en tant que forme présumée et omniprésente de la vie politique, n’existe que depuis moins de deux siècles, il faut également penser la prolifération de la « nation » comme un rejeton de la modernité capitaliste. Jusqu’aux XVIIIe-XIXsiècles, le monde est subdivisé en empires. Les entités subalternes oscillent entre allégeance et rébellion. Lorsque les luttes anti-coloniales brisent le système colonialiste, le monde géopolitique se reconfigure en consacrant le modèle de l’État-nation à l’échelle mondiale avec, comme couronnement, l’Organisation des Nations unies. En tant que système politique territorialisé, l’État-nation est devenu la forme universelle d’organisation de la Res Publica, mais sans annuler l’existence de rapports impérialistes ou néocolonialistes. Le monde est aujourd’hui plus que jamais quadrillé par des frontières dont la tendance est au durcissement, via une militarisation et une augmentation des contrôles. Ceux-ci ne sont pas également distribués, mais reflètent justement un ordre mondial inégalitaire, enfermé dans un système inter-étatique hiérarchisé.

Durcissement des frontières et logiques répressives

Les frontières demeurent des moyens de production pour le maintien des différences spatiales, qui vont nourrir le sentiment nationaliste selon lequel chaque État-nation devrait s’appuyer sur une population « à son image », et ainsi produire son peuple (national) putatif. Pour Di Genova, il s’agit ici d’une fiction réelle, d’une construction qui s’est faite très souvent par le haut (avec les élites économiques et politiques comme agents) et parfois aussi « par le bas » (les nations opprimées qui se libèrent). Mais dans les deux cas de figure, elle est la prémisse sacrée de la souveraineté moderne et le fondement de la notion de souveraineté populaire démocratique, dont toute souveraineté étatique est censée dériver.

C’est pourquoi il faut également considérer la frontière comme une technologie du biopouvoir. Sous cet angle, on voit apparaître bon nombre d’affinités électives entre nationalisme et racialisation. Il existe une complicité entre l’interprétation essentialiste de la nation (on n’y échappe que très difficilement) et les notions d’ascendance partagée ou de parenté commune qui constituent le fondement de la différence racialisée entre les êtres humains. Par conséquent, la différence que produit une frontière tend à faire écho à une altérité racialisée. Il s’agit en l’occurrence d’une différence essentialisée entre un « nous » prétendument national et un « eux » qui renvoie à celles et à ceux qui se situent de l’autre côté de la frontière, le reste de l’humanité en somme… Il ne faut donc pas s’étonner que les descendants des colonisés soient devenus la cible de divers degrés de violence endémique aux frontières. Cela doit nous conduire à comprendre que la violence est aussi une forme productive et qu’elle implique un certain type de travail. Dit autrement, la violence n’est pas seulement répressive ou destructrice, mais sert également souvent une fin productive.

Il ne fait aucun doute que les border regimes et le biopouvoir qui les sous-tend sont extrêmement puissants dans leur capacité productive. Les régimes de frontière exercent une violence et suivent une escalade mortifères, avec des risques de noyades, du mutilations, d’esclavage (sexuel), de viols et de tortures, ou encore d’enlèvements et autres formes de prédation sur l’existence. Cela justifie le fait d’évoquer une « nécropolitique », sorte de complément de l’impératif biopolitique.

Les recherches récentes en sciences sociales sont peu à peu contraintes d’adopter ce cadre théorique, tant les interventions en mer Méditerranée se sont militarisées, parfois même en lien avec des centres de commandement de l’Otan ! Pour Glenda Garelli et Martina Tazzioli, cette guerre hybride contre les réseaux mafieux de trafic humain ne représente qu’un prétexte pour une biopolitique militarisée contre les migrations (Garelli et Tazzioli, 2017).

Sachant que les politiques de répression ne visent pas à interdire l’accès, mais à imposer une sélection, on peut dire que cette violence sert à filtrer parmi les migrants « illégalisés » – donc toutes et tous vulnérables – celles et ceux qui seront soumis à un régime de travail coercitif et surexploitant lorsque qu’ils rejoignent la main-d’œuvre clandestine.

« La violence aux frontières sert à discipliner les migrants et les réfugiés lors de leurs passages illégaux par le biais de parcours d’obstacles qui défient la mort. La violence terrifiante et traumatisante de ces régimes frontaliers, en d’autres termes, ne sert qu’à exclure des gens au point de discipliner ceux qui réussissent à traverser, et sert donc de stratégie de capture, par laquelle ceux qui réussissent à traverser ne risquent pas de partir un jour et de devoir ensuite braver à nouveau le passage de la frontière. Les coûts et les dangers sont tout simplement trop prohibitifs. Mais à nouveau, les migrants sont précisément capturés de cette manière parce que leur travail illégal et précarisé est souhaité et fonctionnel – pour autant qu’il soit le plus vulnérable et le plus disponible possible »[1].

Le régime de frontières est un bio-pouvoir productif de main-d’œuvre

Les polémiques autour de la « crise des réfugiés » insistent souvent sur la nécessité de distinguer les réfugiés de guerre ou réfugiés économiques des autres, « véritables » demandeurs d’asile, à traiter au cas par cas. Ces distinctions m’ont toujours semblé artificielles. Tout comme la distinction entre réfugiés économiques et politiques qui suggère que les premiers seraient des parasites, les seconds des personnes à qui s’applique la convention de Genève.

Les multiples rencontres avec les réfugiés m’ont fait comprendre leur point de vue. On en tire comme conclusion qu’il importe peu si les raisons de partir sont liées de près ou de loin à la guerre, à la pauvreté, à la sécheresse, au chômage. Souvent, il s’agit d’un mix et, très souvent, ceux qui arrivent à bon port, en Europe du Nord, ce sont celles et ceux qui ont été aidés le plus aisément par la vente de biens ou la présence de membres de la famille déjà présents en Europe. Après, selon les situations, le choix de l’exode se fait en tenant compte d’une multitude de facteurs, qui sont parfois très personnels aussi. Mais lorsqu’il n’y a plus moyen de mettre en pratique un projet de vie, d’existence, de voir ses diplômes reconnus, de prospérer en affaires, de fonder une famille, partir est un choix qui comporte des risques très lourds, mais aussi la seule possibilité de se doter d’un horizon…

Mes rencontres sur les routes conduisant en Europe m’ont permis de comprendre que les régimes de frontière ne pourront jamais annihiler la volonté de ces personnes. Certes, il existe des différences de parcours entre celles et ceux qui réussissent à franchir les frontières, parfois après plusieurs années de tentatives infructueuses et de vie « en stand-by ». Il y a celles et ceux qui, grâce aux ressources financières familiales, franchissent très facilement les frontières. Au mieux, c’est la poursuite d’études universitaires qui ouvrent les portes de l’Europe et, au pire, il faut entre 15 000 et 20 000 € pour atteindre le Vieux Continent. Au final, que la traversée soit dangereuse ne décourage pas grand monde. Il y a aussi les réfugiés qui sont confinés dans les camps de rétention ou qui attendent dans des camps auto-organisés dans des zones frontalières, parfois soumis au travail forcé. On connaît ces lieux : Calais, Lampedusa,… Ceux-là sont relégués à une attente indéfinie, ne peuvent ni retourner en arrière ni avancer.

Mais de telles situations contredisent nullement l’hypothèse de la frontière comme moyen de conversion de vies mobiles en main-d’œuvre hautement exploitable. Ces situations de déshérence et de relégation font partie d’un processus « élargi » qui va discipliner les migrants dans leur condition socio-politique de main-d’œuvre disponible. On peut même dire que cette disponibilité représente la fonctionnalité première de leur employabilité et qu’elle est fondée sur l’application pratique de la disponibilité de leurs vies. On peut dès lors considérer le régime de frontières comme un moyen d’exercer non seulement un bio-pouvoir, mais aussi un dispositif qui produit une main-d’œuvre.

Il est également un bio-pouvoir contesté

Il me semble essentiel de ne pas appréhender les populations migrantes comme inertes ou soumises. Mes travaux sur les résistances au travail (Bouquin, 2008 ; 2020) sont fondés sur une inversion conceptuelle qui consiste à considérer que le capital, en tant que richesse dérivée du travail – à travers l’extorsion de survaleur réalisée en mobilisant l’énergie humaine, son intelligence et sa vitalité – demeure dépendant de la force de travail. Le capital tente de subsumer le travail vivant, mais il n’y arrive jamais totalement de manière permanente. Les récalcitrants deviennent des résistants qui deviennent des opposants critiques, qu’il faudra exclure et remplacer par d’autres, à domestiquer aussi. Cette approche s’applique aussi aux catégories migrantes, qu’elles soient « surprécarisées » et surexploitées n’y change rien, bien au contraire.

Pour Nicholas Di Genova, plutôt que traiter la mobilité humaine comme l’épiphénomène d’une infrastructure objective et matérielle, supposée respecter ses propres lois et son propre élan, il faut avant tout analyser le biopouvoir des frontières à la lumière de leur finalité et de ses résultats. Certes, ces politiques visent la production d’une main-d’œuvre corvéable et malléable à volonté, mais cela ne signifie pas que les réfugiés-migrants vont se limiter à ne jouer que la partition qui leur est dévolue. Le grand nombre de luttes de sans-papiers, avec ou sans soutien syndical, en témoignent.

Ces faits de résistance et de lutte, parfois même de révolte (comme c’est le cas dans les camps de rétention sur les îles de la mer Égée), témoignent à leur manière de la primauté de la liberté de mouvement en tant que force subjective et créative, et puissance productive, à laquelle les régimes de frontière sont intrinsèquement des réponses. Il s’agit de formations réactionnelles des États qui cherchent à maintenir et à affirmer leur pouvoir souverain.

C’est bien l’autonomie du sujet et l’autonomie de l’action qui conduisent à des réponses et à des régimes répressifs et de contrôle, et non l’inverse. Il faut par conséquent appréhender les réfugiés comme acteurs et leur attribuer une capacité réflexive (un rôle d’agency si on veut), même lorsqu’ils sont pris dans les mailles d’un filet répressif qui décidera de la légitimité de leur demande d’asile. On ne peut donc pas réduire les demandeurs d’asile à l’état de victimes, d’objets de compassion, de pitié ou de la protection d’autrui.

Les réfugiés manifestent leurs projets de mobilité et mobilisent tactiquement et stratégiquement des conduites visant à la poursuite de leur projet de vie. Bien sûr, les réfugiés agissant de la sorte apparaissent comme migrants, ce qui les fragilise. Ils vont donc opter pour la ruse et les manières d’agir qui permettront de ne pas se faire démasquer. Pour Di Genova, suivant ici les travaux de Glenda Garelli et de Martina Tazzioli, « l’autonomie de la migration est intrinsèquement et objectivement politique, dans la mesure où les migrants et les réfugiés peuvent être compris comme agissant d’une manière qui affirme la primauté de leurs besoins humains sur et contre les autorités chargées de faire respecter les frontières, et la loi, et l’État ».

Quand la forteresse Europe détruit la mythologie européenne

Beaucoup a été écrit sur la « forteresse Europe », une appellation qui est désormais entrée dans le langage commun, avec une connotation négative ou positive. Que cela plaise ou non, il faut bien constater l’augmentation des prises de position qui assument la forteresse Europe au nom de l’idéal européen à protéger.

Les défenseurs d’une politique de fermeture des frontières considèrent celle-ci comme un « mal nécessaire » puisque l’inverse produirait un afflux massif, ce qui ne manquerait pas de provoquer un « effondrement des institutions de la solidarité ». La répression est donc inévitable, indispensable puisque, sans elle, l’appel d’air fonctionnerait à plein régime et l’arrivée massive de migrants-réfugiés ne tarderait pas à déclencher une poussée de fièvre xénophobe et populiste…

Du côté des opposants à la forteresse Europe, nous retrouvons bien sûr les humanitaires radicaux de type No Border pour qui la frontière est un mode de contrôle et les restrictions dans l’accessibilité, un mode de gouvernance de la mobilité des populations. Même si les actions spectaculaires comme les opérations de sauvetage en mer de réfugiés naufragés continuent d’avoir un écho important dans les opinions publiques, il faut également prendre acte du fait que les politiques gouvernementales se sont durcies depuis la crise des réfugiés. Les gouvernements actuellement au pouvoir en Italie et en Grèce ont opté pour une politique de sabotage, sinon de criminalisation, de ces actions de sauvetage. Dans les Balkans et en Europe centrale, plus de 70 000 réfugiés sont détenus dans des « centres de rétention». Lorsqu’ils ne sont pas enfermés, ils errent sur les routes et dans les villes, ce qui est devenu le sort de plusieurs dizaines de milliers de réfugiés qui dorment dans les rues, des campements ou des squats clandestins.

Je me suis souvent demandé comment ils tiennent le coup, physiquement et moralement. Une réponse m’a été apportée par le chauffeur d’un réseau de co-voiturage semi-clandestin qui organisait, avant la crise de la pandémie, des trajets quotidiens entre Paris, Lille, Bruxelles et Cologne. Transportant parfois ce type de passagers, il explique tout simplement que les « errants » ont appris à se rendre invisibles tout en sachant collecter au jour le jour les 15-20 € nécessaires pour s’approvisionner en nourriture avec des compléments d’alcool, de cannabis et de tabac. En fait, ils ne peuvent plus interrompre cette errance permanente car il devient évident alors que leur rêve d’eldorado n’était qu’illusion. Condamnés à ne pas abandonner des rêves illusoires, ils en sont devenus des prisonniers de l’errance… A l’extrême opposé de cette condition infra-humaine, les réfugiés détenus dans les camps de Lesbos se suicident par dizaines, parfois ce sont même des enfants qui décident de mettre fin à leurs jours, tant la vie est devenue insupportable.

Pour Henk van Houtum et Rodrigo Bueno Lacy (2020), il est urgent de reconnaître que l’Europe souffre désormais d’un syndrome auto-immunitaire aggravé. Prolongeant la réflexion de Jacques Derrida sur le syndrome auto-immunitaire en politique, ils expliquent que l’Europe est en train de s’autodétruire lorsqu’elle cherche à immuniser les racines de l’ethos européen[2]. C’est en voulant protéger ce que l’Europe considère comme essentiel, à savoir les droits humains et sociaux, qu’elle a déclenché une action destructrice qui a transformé l’Europe en menace pour elle-même.

La démultiplication des frontières, des contrôles et des checkpoints, les barbelés autour des zones sensibles ou encore les camps de réfugiés appartiennent à ce qu’ils appellent la thanatopolitique. Pour comprendre le sens de ce concept, il suffit de parcourir la presse pour trébucher sur les réfugiés morts dans un camion frigorifique ; qui tombent du ciel lorsque l’avion ouvre le train d’atterrissage ; les morts par noyade qui échouent sur les plages de Lampedusa, de la Manche ou d’Andalousie. Sans oublier l’externalisation de cette thanatopolitique vers les pays frontaliers avec l’UE, leur intégration dans les politiques répressives et de gestion des flux de réfugiés (les hot spots qui forment des bureaux externes de demande d’asile).

Les rapports sur l’état de santé, aussi bien physique que mental, des réfugiés enfermés dans les camps de rétention à Lesbos sont alarmistes tant l’inhumanité des conditions de vie est devenue la norme, mais la lecture des rapports d’enquête d’ONG sur les conditions d’existence dans les pays limitrophes à l’Europe sont bien plus alarmants. Les patrouilles de Frontex sont devenues des actions militarisées.

Nous le savons, ce syndrome auto-immunitaire s’est enclenché avec la peur du terrorisme islamiste et l’assimilation de réfugiés à l’entrée de terroristes en Europe. Sachant qu’une large fraction des terroristes de Daesh sont justement originaires d’Europe, cette peur s’est étendue à toute altérité non-européenne. Petit à petit, ce syndrome auto-immunitaire est en train de détruire ce que l’Europe prétendait incarner : la paix, l’entente entre les peuples, le respect des droits humains. Dès lors que ces valeurs ne s’appliquent plus aux non-européens, qu’ils perdent leur ambition universaliste, il est évident qu’elles vont finir par s’étioler de façon endogène, à l’égard de certains groupes sociaux qui ne sont pas « réellement » européens, ou qui ne sont plus euro-compatibles.

Si le concept de maladie auto-immunitaire n’est pas dépourvu d’intérêt sur le plan heuristique, il n’est pas pour autant entièrement satisfaisant sur le plan explicatif. Il faudrait d’abord éviter les causalités inversées : ce n’est pas l’arrivée des réfugiés qui a enclenché ce syndrome, mais au contraire l’incapacité de l’Europe et de ses États-membres historiques à respecter des valeurs auxquelles ils prétendent adhérer. Cette incapacité s’explique par la continuité entre les pays fondateurs de l’Europe (1957, traité de Rome) et leurs empires coloniaux. Peut-être la paix et le respect des droits de l’homme n’étaient-ils qu’un habillage idéologique permettant de recouvrir le passé honteux du fascisme et de plusieurs guerres mondiales pendant lesquelles le militarisme et la barbarie ont fait rage. Peut-être l’idéologie humaniste de l’UE masque-t-elle la continuité d’asservissement des pays du Sud, avec la vente d’armes ou encore une complicité avec la politique impériale états-unienne. Et peut-être l’Europe n’a-t-elle jamais été capable de reconnaître une altérité non blanche comme égale. Pour soigner le syndrome auto-immunitaire disruptif, il faudrait donc décoloniser l’Europe, reconnaître le passé colonial, enfoui mais non réglé.

Aujourd’hui, l’arrivée de réfugiés et l’inversion de migrations confortent les peurs d’une « minorisation des Blancs dans leurs propres pays ». A l’opposé de ce prisme racialiste, il faudrait réhabiliter une vision internationaliste et universaliste qui intègre l’ensemble des combats contre l’oppression et l’exploitation dans une perspective émancipatrice. Ne pas ouvrir cette perspective (théorique et pratique) risque fort de nous laisser désarmés face à la montée des peurs et des crispations identitaires. En effet, lorsque le retour du refoulé colonial coïncide avec une stagnation économique prolongée, une paupérisation des conditions de vie pour les « couches moyennes », le mélange de la « mélancolie post-coloniale » avec les rêveries d’un retour de l’âge d’or – celui où les Européens étaient blancs et dominaient le monde – devient un cocktail particulièrement toxique et dangereux.

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Bibliographie

 

 

[1]. Entretien avec Nicholas De Genova, 2020.

[2]. Pour Jacques Derrida, une structure sociale peut parfois être amenée à détruire sa propre protection tout en prétendant se défendre contre une agression ou un corps étranger. Elle tend à s’immuniser contre son propre système immunitaire (Derrida, 2003). Cette hypothèse est au centre de l’analyse de Henk van Houtum et de Rodrigo Bueno Lacy (2020), « The Autoimmunity of the EU’s Deadly B/ordering Regime; Overcoming its Paradoxical Paper, Iron and Camp Borders », in Geopolitics, 25, 3, p. 706-733, DOI : 10.1080/14650045.2020.1728743

[Travailler au Futur] « Non, l’automatisation n’est pas une arme de destruction massive de l’emploi »

Publié sur le site de Travailler Au Futur

L’expérience de travail des livreurs-coursiers combine non seulement une flexibilité contrainte, mais aussi des résistances aux contrôle et à l’assujettissement, et ce y compris avec des conflits ouverts avec l’appli et les managers qui se trouvent dans la chambre de contrôle. Entretien avec Stephen Bouquin, directeur de la revue Les Mondes du Travail, réalisé par Valère Staraselski.

Des collègues amiénois et moi avons lancé Les Mondes du Travail en 2006. Nous ne sommes pas une « revue d’école », mais une revue scientifique, avec une ouverture à l’égard de l’ensemble des paradigmes, y compris marxiste. Au départ, la revue était conçue comme les cahiers d’un axe de laboratoire. Nous avions alors pas mal d’étudiants qui travaillaient dans les centres d’appel, comme intérimaires dans l’industrie, avec des thèses en perspective. Les revues institutionnalisées, comme Sociologie du travail, nous semblaient trop « éloignées » pour développer une activité que nous voulions collective. De plus, la question du travail nous semblait trop enclavée par les frontières disciplinaires. Or, pour déverrouiller certaines problématiques et répondre aux questionnements qui portent sur les transformations du travail, l’action collective et les métamorphoses de l’emploi, il faut conjuguer les apports de plusieurs disciplines des sciences sociales.

Notre lectorat est pour la moitié constitué par des non-universitaires, ce qui est aussi le résultat d’une volonté de produire des textes intelligibles pour des publics externes au milieu académique, qui tend trop souvent à se replier sur lui-même. Les Mondes du Travail est une revue papier avec un tirage très modeste – de 400 à 500 exemplaires – mais, depuis peu, nous avons mis la collection complète en ligne. Il est certain qu’une plateforme numérique favorise la circulation des écrits, mais une vraie lecture à tête reposée exige un support papier…

Le titre de la revue est un clin d’œil aux mondes sociaux, notion inventée par Erving Goffman. Elle prend tout son sens aujourd’hui puisque nous connaissons un grand nombre de situations de travail très différentes dont la cohérence d’ensemble n’est pas évidente. Notre revue se donne pour objectif d’intégrer ces réalités hétérogènes dans une analyse compréhensive. Pour avancer dans cette direction, il faut à la fois beaucoup d’empirisme – « écoutons pousser l’herbe » disait Marx –, mais également oser un aggiornamento au niveau de l’arsenal conceptuel, voire des paradigmes. Cela exige aussi des dialogues, non seulement entre scientifiques mais aussi entre chercheurs et les détenteurs d’un savoir situé, d’une expertise de terrain. La réflexivité n’est pas le monopole des seuls chercheurs et beaucoup de praticiens, dans le cadre d’une action militante comme dans l’exercice de leurs fonctions – je pense aux ergonomes et aux médecins – sont détenteurs de savoirs qui méritent d’être pris en considération.

En quinze ans, nous avons publié un certain nombre de dossiers qui gardent toute leur actualité : «  travail et handicap », « le racisme au travail », « travail et mobilités », « les migrations laborieuses », « les nouveaux visages de la conflictualité sociale », « le travail associatif », « le travail informel », et j’en passe. Nous avons investigué des « mondes sociaux » spécifiques comme les travailleurs sociaux ou les travailleurs de la mer, soit abordé des thématiques négligées comme l’humour au travail. Les trois dernières années, outre un hors-série sur « les mobilisations contre la réforme des retraites », nous avons mis la focale sur la littérature et le travail, les utopies au travail et enfin l’automatisation et le numérique. Le numéro 26 paraîtra fin mai. Il contiendra un dossier sur le travail en temps de pandémie. Les dossiers en préparation portent sur travail et écologie et le travail dans les territoires ou zones de relégation.

Personnellement, je suis historien de formation et devenu sociologue en exerçant le métier d’enseignant-chercheur, et cela après une thèse en sciences politiques à Paris 8. J’ai une longue expérience de formateur en milieu syndical, ce qui m’a beaucoup appris. J’assure la direction scientifique de la revue de façon collégiale depuis son lancement, mais je compte bien passer le relais d’ici peu. Nous avons élargi l’équipe pour intégrer des jeunes chercheuses et chercheurs de grande qualité et je suis certain que nous fêterons les vingt-cinq ans des Mondes du Travail.

Vous venez de publier un numéro double avec un dossier sur « l’automatisation, le numérique et l’intelligence artificielle ». Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Depuis 2010-2013, une série d’ouvrages à succès annonçaient une vague d’automatisation « jamais inégalée » avec, forcément, une hécatombe pour l’emploi. A l’horizon de 2030, la combinaison de l’intelligence artificielle et de la robotique provoquerait la disparition d’un tiers des emplois, dans l’industrie comme dans les services. L’image du camion en mode autopilotage était là pour le confirmer… Ce discours prend appui sur le constat que le numérique avait commencé à envahir le travail, ce qui a renforcé le sentiment de vulnérabilité chez les salariés. Il suffit de croire à l’intelligence artificielle pour se convaincre qu’on se trouve toutes et tous sur un siège éjectable…  Or, c’est archifaux. Confronter la doxa politico-médiatique sur l’automatisation avec la réalité des faits représente une mission de salubrité intellectuelle. Quand j’ai pris en charge la préparation du dossier, j’ai constaté que les études sociologiques sur l’automatisation s’étaient raréfiées depuis les années 1990, période pendant laquelle une vague de robotisation bouleversait effectivement la production, surtout dans l’automobile. Du côté des économistes du travail, là aussi, les études économétriques sont assez clairsemées en France, à l’inverse de l’Allemagne et des Etats-Unis. En fait, la plupart des recherches se concentrent sur le numérique et son impact sur le travail. Pour y voir plus clair, il fallait absolument élargir le champ d’analyse…

Quels sont les éléments constitutifs du dossier ?

Fidèles à notre tradition, nous avons publié des contributions et des entretiens qui résisteront à l’épreuve du temps. Il y a tout d’abord le « grand entretien » avec Antonio Casilli, extrêmement riche. Il aborde le phénomène du micro-travail ou du digital labor et explique en détail ce phénomène encore méconnu par beaucoup. Le micro-travail ou le digital labor, c’est un travail que nous réalisons tous, souvent sans le savoir. Ce concept fait apparaître la figure du producteur-usager, appelé aussi « produsager ». En cliquant, en identifiant des photos sur les réseaux sociaux et en les partageant, nous alimentons les data centers avec des informations qui sont retravaillées par des machines intelligentes. Certes, ces machines s’instruisent en captant les informations que produisons, ce qui perfectionne les algorithmes. Mais l’hypothèse centrale de Casilli est de dire qu’il ne s’agit pas seulement d’une extraction de données, mais aussi d’un process de transformation où notre activité du clic joue un rôle important. Il faut donc parler de travail et pas seulement de « glèbe », de ressources extraites. On retrouve ce digital labor du côté du client puisqu’une partie de l’activité productive s’est transformée en travail gratuit, que nous réalisons en permanence. Cette approche originale est en même temps très prudente. Ce n’est pas parce notre micro-travail nourrit la machine que les robots vont prendre le relais. Sur les campus, un robot-livreur apporte des pizzas, sauf qu’il est guidé à distance par des étudiants du Guatemala payés des clopinettes. Jusqu’à nouvel ordre, l’intelligence artificielle ne tient pas ses promesses. Aujourd’hui, exception faite d’un jeu d’échecs, aucune intelligence artificielle est en mesure d’aller au-delà de la simulation. Même avec le deep machine learning, la conduite robotisée d’un poids lourd par temps de pluie dans les rues de Paris ou sur une route départementale cabossée restera une mission impossible. Antonio Casilli explique admirablement pourquoi les robots ne viendront jamais et bien sûr que le titre de son dernier ouvrage, En attendant les robots, est aussi un clin d’œil à la pièce de Beckett…

J’aborde de mon côté la question de l’emploi. L’idée que l’automatisation serait une arme de destruction massive de l’emploi est un leurre. Sur les dix années à venir, 5 % des emplois sont directement menacés, mais un grand nombre de ces postes de travail demeure non automatisable car l’activité n’est pas suffisamment standardisée. Le vrai danger, ce n’est pas que les robots détruisent l’emploi, mais plutôt que le numérique nous impose de travailler « comme des robots »…

Il faut savoir que la vente des robots industriels n’a pas connu de grande explosion en dix ans, et qu’elle représente annuellement environ 250 000 unités à l’échelle planétaire. Sachant qu’un robot industriel peut remplacer l’activité de six travailleurs, à volume constant, cette petite milice de robots ne pourra se substituer qu’à 1,5 million de travailleurs. A l’échelle mondiale, c’est peanuts ! D’autant que la durée de vie de ces joujoux est plutôt réduite – de l’ordre de 6 à 7 ans – et qu’ils coûtent très cher, tant en fabrication qu’en maintenance… Il est donc absolument inutile de craindre l’arrivée d’une armada de robots. Il s’agit là d’un épouvantail visant à entretenir, au sein du salariat, un sentiment de crainte et de vulnérabilité.

Depuis les années 1995, l’automobile absorbe de 30 à 40 % des robots industriels tandis que les autres secteurs sont à la traîne. Reste à savoir pourquoi la logistique ne se robotise que très faiblement alors qu’Amazon dispose du Kiva depuis bientôt dix ans et que cet automate a fini par apprendre à ne pas se tromper dans les commandes ! La réponse est simple : à productivité égale, la main-d’œuvre disponible sur le marché du travail est bien moins coûteuse et il est donc bien plus profitable de faire travailler l’humain « comme un robot » que de le remplacer par ce dernier. Rappelons que l’automatisation totale est une limite infranchissable pour le capitalisme puisqu’elle signifie un arrêt de mort pour l’extorsion de survaleur. Pour autant, l’automatisation progresse, c’est indéniable. Les activités de surveillance s’automatisent avec les caméras et la reconnaissance faciale ; l’épandage de pesticides se fait avec des drones, et la maintenance d’installations nucléaires s’opérera certainement avec des cobots, auxiliaires et serviteurs des opérateurs. Bien souvent, nous avons affaire à une semi-automatisation, hybride, qui intègre humain et machine. Et qu’il faut toujours concevoir et programmer… D’où l’intérêt de mieux connaître l’histoire des machines intelligentes. Matthew Cole propose une relecture de ce qu’on entend par là, et c’est très instructif tant les rêves et les déceptions sont souvent les mêmes d’une époque à l’autre. Pour vous rassurer, Matt Cole explique aussi que les machines intelligentes ne sont pas près de dominer l’humanité, à l’image de la trilogie de Matrix… En revanche, il est à peu près certain que les dominants de ce monde conçoivent des machines intelligentes qui les aident à perpétuer leur domination…

Mais ce n’est pas pour autant que les travailleurs se soumettront toujours. Les plateformes de travail et service représentent en quelque sorte la quintessence de la numérisation. L’enquête de Daniela Leonardi, Emiliana Armano et Annalisa Murgia sur les livreurs de Foodora montre que des grains de sable peuvent enrayer la machine. Les résultats de l’enquête montrent que l’expérience de travail des livreurs-coursiers combine non seulement une flexibilité contrainte, mais aussi des résistances aux contrôle et à l’assujettissement, et ce y compris avec des conflits ouverts avec l’appli et les managers qui se trouvent dans la chambre de contrôle.

La sociologue Haude Rivoal montre comment, dans « les usines du futur » que sont les entrepôts de logistique, les innovations technologiques jouent un rôle majeur dans le maintien d’une hégémonie de la figure du travailleur masculin. Malgré la féminisation de l’encadrement intermédiaire, la division du travail et la répartition des métiers demeurent fortement marquées par les rapports sociaux de genre. Cela s’explique : la baisse de la pénibilité physique que permettent certains dispositifs se combine avec une hausse de l’intensité du travail, favorisant le maintien d’un monopole masculin sur ces postes de travail.

Clément Le Ludec, Elinor Wahal, Antonio Casilli et Paola Tubaro proposent une analyse détaillée du micro-travail. Ils posent la question du statut, ce qui permet de proposer une série de régulations qui devraient limiter et encadrer le développement de ces nouvelles formes de mobilisation de valeurs créées par le travail. Si c’est du travail pour un petit nombre de donneurs d’ordre, il faut un statut salarial !

Nous avons aussi publié un entretien avec Sophie Binet, cosecrétaire de l’Ugict-CGT, sur « le développement du télétravail et du numérique ». Elle explique que le patronat a désormais compris qu’il avait intérêt à voir le télétravail se diffuser, mais qu’il n’est pas le seul car les cadres et les techniciens sont également demandeurs de plages en télétravail, notamment pour échapper à l’open space et pour maîtriser davantage leur engagement dans le travail. Pour la cosecrétaire de l’Ugict, le numérique est certainement un outil de contrôle, mais il peut aussi servir au combat syndical.

Matteo Pasquinelli revient sur les origines de la notion de General Intellect chez Marx. Contrairement aux lectures de bon nombre de chercheurs inspirés par Toni Negri, le General Intellect est ni une clef analytique ni le sésame social qui nous fera chavirer dans le post-capitalisme parce que la cognition serait devenue le moyen de production par excellence opposé à la valorisation capitaliste. Pour Matteo Pasquinelli, le General Intellect représente d’abord une étape dans le développement de la pensée de Marx, qui exprime sa compréhension du machinisme, ses liens avec la division du travail et ensuite la reconnaissance de « l’intellectualisation » croissante du travail lorsque celui-ci s’automatise. Pasquinelli observe néanmoins que la mesure et la quantification du travail intellectualisé demeurent des problèmes non résolus à ce jour, y compris pour le capital, et qu’il s’agit donc également de terrains d’affrontement…

Le dossier serait incomplet sans un retour sur les travaux de Pierre Naville, avec en particulier l’ouvrage Vers l’automatisme social ?, réédité chez Syllepse en 2018 avec une préface de Pierre Cours-Salies. Dans un article consacré à Pierre Naville, Sébastien Petit revient sur la place croissante des machines dans les espaces sociaux et dans les situations de travail. Plus de soixante ans après la publication de Vers l’automatisme social ?, les analyses de Naville gardent toute leur actualité, aussi parce qu’elles ouvrent la perspective d’une réduction massive du temps de travail et d’un changement des rapports sociaux de production.

Paul Santelmann clôture le dossier en exprimant un point de vue renseigné par sa longue expérience sur le plan de la formation professionnelle des cadres et des ingénieurs. A l’évidence, l’automatisation n’est pas une question nouvelle et il faut continuer à considérer celle-ci comme un volet essentiel de la négociation collective, ce qui implique une capacité des salariés et de leurs représentants à s’emparer de cet enjeu. Pour Paul Santelmann, il faut continuer à poser la question des différentes formes d’automatisation possibles en analysant ce qu’elles disent du sens des innovations technologiques. Sa contribution exprime une critique des innovations technologiques et il est regrettable que les tendances rationalistes et technicistes continuent à dominer les transformations du travail, en dévitalisant les cultures professionnelles et en mettant à l’écart le système démocratique qui s’y résigne trop souvent.

Quels écueils faut-il éviter, selon vous, dans l’analyse des innovations technologiques ?

Il faut avant tout éviter l’écueil du déterminisme technologique, que l’on retrouve tant du côté des « technophobes » que des « technophiles », ou techno-optimistes. La tradition critique en sociologie, que l’on retrouve notamment chez Pierre Naville et Jean-Marie Vincent, considère l’innovation technologique comme loin d’être neutre puisqu’elle répond à des finalités à la fois économiques et politiques (ou managériales). Comme le machinisme en son temps, le numérique a pour but, au-delà de la réduction des coûts et d’une combinaison optimale des moyens et des fins, de soumettre plus complètement les travailleurs en les dépouillant de la force sociale qu’ils développent dans la coopération. Depuis Marx, nous disposons de l’outillage analytique qui permet de comprendre que l’automatisation répond à la nécessité de substituer le travail vivant par du « travail mort » (les machines) afin de rétablir ou de maintenir la profitabilité du capital. Nous pouvons historiquement vérifier que les technologies cherchent également à briser les oppositions des collectifs de travail. Nous savons également que l’automatisation ne va pas éliminer le travail vivant, mais expulser une fraction de celui-ci, tout en cherchant à compenser le coût croissant des capitaux fixes par une intensification du travail et le développement de formes d’accumulation primitives. L’automatisation va donc générer en son sein comme dans sa périphérie le développement d’un travail non automatisé, exposé bien souvent à des formes de surexploitation avec des salaires inférieurs à la norme. C’est ici que la numérisation du travail va jouer un rôle premier. En fait, la technique représente un rapport de rapports, une suite de processus en apparence autonomes dans leur objectivité instrumentale, mais toujours liés à l’antagonisme capital/travail. Dit autrement, les innovations technologiques font partie de la « lutte des classes », celle qui est menée par en-haut, par le capital. Les nouvelles technologies changent les termes de cette lutte, mais ne peuvent pas annuler celles-ci puisqu’elles en font partie. Que le numérique « agresse » le travail vivant est une évidence, mais cela va également nourrir une prise de conscience. L’antagonisme social resurgit toujours tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre, dans l’exercice du travail comme au niveau du rapport au travail.

Est-ce que la pandémie va laisser tout le pouvoir aux algorithmes ?

Comme le dit Arundhati Roy, la pandémie est une porte qui nous fait entrer dans une nouvelle époque. La pandémie est loin de se terminer vu l’émergence de variants et le risque de devoir se faire revacciner à intervalle régulière. Elle risque aussi d’être la première d’une longue série, conséquence de la déforestation massive et de zoonoses qui pourront franchir rapidement les frontières d’espèces. Le capitalisme souffre aussi de la pandémie car, à l’inverse de ce que fait une vraie guerre, l’appareil productif est intact alors même que le cycle d’accumulation a été mis à l’arrêt. En même temps, le capitalisme de plateforme, le capitalisme numérique, est en passe de devenir prédominant, non pas parce qu’il produit un grand volume de richesses, mais parce qu’il dispose du pouvoir de contrôler l’accès au marché. Qui contrôle l’information peut agir en premier sur la production et l’acheminement des marchandises, au moins dans les métropoles urbaines et les pays de l’OCDE. Cela n’a rien à voir avec un techno-féodalisme numérique comme le pense Cédric Durand, mais relève plutôt d’un mercantilisme monopolistique. C’est en tout cas l’analyse de l’économiste Philipp Staab, pour qui le capitalisme digitalisé conduit à privatiser le marché en tant que tel. C’est un peu comme si, grâce au contrôle de l’information via un navigateur, des applis et le Net, un géant de la distribution type Carrefour pouvait éteindre la lumière chez les concurrents. Grâce à la maîtrise des données et aux algorithmes, Spotify et Netflix rendent les consommateurs entièrement captifs. Ce modèle n’empêche pas l’activité entrepreneuriale. Certains groupes de rap du 93 passent directement sur Spotify pour remplir Bercy par la suite, sans passer par un label de disques. Ce modèle est donc mercantiliste et entrepreneurial en même temps… Il ne fait pas que parasiter en s’accaparant la « glèbe » qu’est l’information utilisée comme source de rente monopolistique. Ce mercantilisme intervient dans la production, élimine les intermédiaires et intègre le hors-travail dans le cycle d’accumulation, tout en transformant la relation salariale. Le pouvoir des algorithmes est en train de s’étendre à la sphère politique, comme l’indiquent les travaux de Shoshana Zuboff sur « la société de surveillance » et ceux de Wendy Brown sur « la révolution néolibérale » qui est en train de « défaire le peuple » en silence. La gouvernance par les algorithmes nous confronte à une question aux enjeux sociaux et démocratiques d’une ampleur qu’on n’avait plus observée depuis la fin du XIXsiècle, je dirais.

Quelles sont les résistances possibles ?

Prendre conscience de l’ampleur des changements et de leur sens profond est un premier pas. L’analyse scientifique, aussi rigoureuse que critique, y contribue. Comment changer le cours des choses ? C’est une autre question. Les recettes toutes faites n’existent pas et c’est une des raisons qui me conduisent à plaider en faveur de la tenue d’une convention à ce propos. Dans l’intervalle, on peut déjà observer des tentatives de résistances et des préfigurations d’alternatives qui se développent. En tant qu’usager-producteur de données, il y a moyen de se protéger contre le data mining ou l’extractivisme de données. Plusieurs sites expliquent en détail comment faire. D’un point de vue citoyen, on voit bien que la pression monte en faveur de la divulgation des algorithmes avec lesquels fonctionnent les géants du Net. La puissance publique devra se positionne : soit elle est du côté des Gafa, soit elle représente l’intérêt des citoyens et elle s’attaque alors à la concentration de pouvoir économique du capitalisme de plateforme. La transparence n’est pas suffisante, il y a aussi un enjeu fiscal majeur. Les quelques tentatives d’avancer dans ce sens-là sont bien trop timides. Le taux d’imposition de 3 % sur le chiffre d’affaires me semble ultra-minimaliste. En 2018, Google France n’a déclaré qu’un chiffre d’affaires de 411 millions d’euros. Pourtant, les seules recettes publicitaires réalisées en France auraient rapporté à Google environ 2 milliards d’euros, estime le Syndicat des régies Internet.

Le cloud computing est un marché juteux à haut rendement. Il faut savoir qu’Amazon Web Services gère la moitié du cloud computing mondial et que ces entreprises commencent à vendre des services informatiques aux états en prenant en charge le traitement de données d’administrations publiques. La même chose est en train de se passer au niveau éducatif. Il faudrait donc envisager très vite des alternatives qui se situent hors du giron marchand. Un cadre réglementaire anti-monopolistique ? Des régies décentralisées ? Un service public ? A débattre… On voit émerger des plateformes de chauffeurs coopératives, de commandes en ligne pour des produits alimentaires bio. Avec la technologie numérique et le Net, les circuits courts pour l’alimentaire bio sont à nos portes. L’idée d’une sécurité sociale alimentaire ouvre également des perspectives sur ce plan. Les applis de partage de voiture existent et celles qui facilitent les échanges de service sur le modèle du SEL ne devraient pas tarder non plus. Les municipalités ou les agglos pourraient prendre un charge une partie des frais fixes ou de gestion. Il faut certainement être en mesure de monter en puissance et donc de disposer d’une expertise en développement informatique de haut niveau, ce qui n’est pas hors de portée non plus. Bon nombre d’informaticiens, sensibilisés aux questions sociales et environnementales, sont en train de s’engager dans le développement de plateformes non capitalistes.

Et dans le monde de l’entreprise ?

Les résistances y sont certainement plus difficiles puisque l’entreprise a réussi à se transformer en « chaîne de valeur », tout en se fragmentant sur le plan des entités juridiques avec une domination des donneurs d’ordre et de ceux qui contrôlent l’accès au marché final. Si le pouvoir des actionnaires est anonyme et insaisissable, celui du management est de plus en plus despotique. Pour changer la donne, il faudra combiner une approche par le haut avec la voie légale-institutionnelle, le cadre réglementaire et une action par en-bas. Et là, il n’y pas d’autre possibilité que de faire valoir la force du nombre, celui des collectifs de travail. Le renouveau syndical aux États-Unis montre que c’est possible avec des campagnes de syndicalisation chez Amazon ; avec des syndicats qui font leur entrée dans la Silicone Valley et même chez Google. Souvent, les sociologues disent que le problème se situe du côté des salariés, engoncés dans une sorte de servitude volontaire. En réalité, les salariés sont très critiques mais démunis pour agir seuls. D’abord parce le syndicalisme est divisé, que ses forces sont dispersées et que, en face, le management joue les uns contre les autres, que ce soit au niveau des statuts – CDI et CDD – ou sur le plan d’un prétendu dialogue social. Enfin, cela est un autre débat…

Face à l’automatisation, les acteurs syndicaux devront élaborer des réponses à la fois nouvelles et traditionnelles. La vague de restructurations ne fait que commencer. Pourquoi ne pas favoriser le travail à mi-temps et développer des plans de formation tous azimuts ? Ce que les entreprises concéderont difficilement, sauf si c’est aux frais de la collectivité. Pourquoi ne pas remettre à l’ordre du jour la semaine de quatre jours en y intégrant un jour de formation ? Côté réponses traditionnelles, je ne vois pas d’autre option qu’une réduction massive du temps de travail parce que si les machines remplacent l’humain, ce dernier peut aussi se libérer de la contrainte de devoir travailler. Keynes évoquait en 1930 une journée de travail de 3 heures. Pierre Naville proposait la semaine de 30 heures au début des années 1960. Le temps partiel avec des revenus décents devrait devenir la norme d’activité et un usage socialement responsable de dispositifs automatisés le rend possible. Qui plus est, quelle fierté peut-on tirer d’un travail qu’une machine réalise tout aussi bien ?

Dans le domaine du travail, les résistances individuelles ne sont pas vaines : on se déconnecte, on prétexte une panne, un bug, un mail perdu, que sais-je… Mais pour changer le rapport de force, il faudra des résistances collectives et donc un acteur collectif. Quand Nicolas Jounin décrit, dans Le Caché de La Poste, comment le taylorisme algorithmique augmente la charge de travail de façon telle que les heures prestées gratuitement explosent, il montre aussi que derrière les guichets comme dans les tournées de facteur, l’employé continue à « prendre sur soi ». Pour arrêter cette machine infernale, il faudra bien passer par un refus collectif, ce qui passera par des formes d’action adaptées : freinages, grèves perlées, grèves du zèle… Ce qui exige avant tout esprit collectif, cohésion et solidarité. Ce qui nous ramène à la question de l’aggiornamento syndical…

Le télétravail est en train d’exploser et, même s’il ne deviendra pas la norme, le coworking, les espaces intermédiaires vont se démultiplier. Le patronat essaie de passer en force pour individualiser la relation salariale. Mais si la dimension collective du travail ne passe plus que par des interfaces et des dispositifs techniques, cela nourrit aussi une perte de sens, une démotivation, ce qui va augmenter les pathologies et conduire ceux qui n’en peuvent plus à opter pour la sortie, la démission. On voit d’ailleurs que dans les plans sociaux des derniers mois, le nombre de départs volontaires dépasse le volume de poste supprimés. C’est étonnant, non ? Cela témoigne à mon avis d’un ras-le-bol de se faire maltraiter, exploiter etc. En soi, ce n’est pas nouveau, juste avant Mai 1968, les grandes entreprises de l’automobile connaissaient un turn-over de 50 %… Même si l’action syndicale à partir des lieux de travail est rendue plus difficile, il ne faut pas exclure l’éventualité d’un embrasement de colère type gilets jaunes ou juin 1936.

Dans l’intervalle, on constate que le management est en train de découvrir Agile ou Scrum comme modes opératoires pour organiser un travail collaboratif avec des interfaces distancielles. Leur conception consiste à articuler parfaitement les besoins d’horizontalisme et de décentralisation avec la nécessaire verticalité d’une montée en volume et de performance. Souhaitons que les sections syndicales actualisent au plus vite leur mode de fonctionnement pour déployer une organisation « agile et flexible », avec des temps de réaction ultrarapides, ramifiée au travers de l’ensemble des services et des fonctions. Il faut bien sûr sécuriser la communication, faire en sorte qu’une répression ne s’abatte pas sur celles et ceux qui s’organisent… mais ce n’est pas nouveau.

Je pense que l’amplification du numérique est si brutale qu’elle nourrit aussi une prise de conscience à grande échelle. Le numérique rajoute encore une couche dans les aliénations subies et trop longuement intériorisées. Mais cette fois-ci, par sa nature brutale et la visibilité des enjeux panoptiques de contrôle, il est devenu difficile pour le management de faire passer l’opération pour autre chose que ce qu’elle est. C’est d’autant plus vrai que la numérisation du travail se traduit par une dégradation des conditions de travail et une régression au niveau de la condition salariale. De fait, le numérique est devenu un superconducteur de conscience critique…

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Le capitalisme numérique est-il un techno-féodalisme?

Cédric Durand (2020), Techno-féodalisme. Critique de l’économie numérique, Paris, La Découverte, coll. « Zones », 251p.

[Note de lecture publiée in Les Mondes du Travail, novembre n°24-25, pp. 224-228.]

Dans un entretien accordé à Libération (19-20 septembre), Cédric Durand expose la raison d’être de sa critique du capitalisme numérique : « J’ai cherché à comprendre ce que le capitalisme fait du numérique ; loin de favoriser la fragmentation marchande et l’autonomie des individus, l’économie numérique entraîne un retour aux relations de dépendance. Les algorithmes, c’est du social : ce sont des outils qui organisent les relations sociales, qui permettent de se coordonner, d’interagir… Les individus et les organisations ne peuvent plus s’en passer, si bien que leur contrôle par des entreprises privées débouche sur un nouveau rapport de domination indissociablement politique et économique, comme au temps de l’attachement des paysans aux terres seigneuriales. » La proposition originale et audacieuse de l’ouvrage de Cédric Durand consiste à dévoiler la nature féodale du capitalisme contemporain ; manière de montrer son vrai visage, bien éloigné des représentations glamour de la start-up, de la créativité et autres images associées à la Silicon Valley. Lire la suite

Comment contester les technosciences ?

François Jarrige, Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, Paris, La Découverte, 2014, 420p.

[Note de lecture publié in Les Mondes du Travail n°24-25, pp. 215-220]

François Jarrige fait partie d’un courant d’historiens spécialisés dans la critique des techniques et de l’idéologie de progrès qui a commencé à faire école depuis une décennie environ. La notion de techno-critique désigne pour l’auteur un mode d’approche critique des sciences, des techniques et de l’idéologie de progrès qui s’inspire de l’école de Francfort et de l’écologie politique. Dans la même veine, nous retrouvons d’autres écrits comme Une autre histoire des Trente Glorieuses, de Céline Pessis, Szein Topçu et Christophe Bonneuil (2013) ; L’Apocalypse joyeuse de Jean-Baptiste Fressoz (2012) ou encore La Modernité désenchantée, d’Emmanuel Fureix et François Jarrige (2015). A l’origine, la notion de «technocritique» fut élaborée par Jean-Pierre Dupuy pour qui la neutralité des techniques est un mythe des plus problématiques. Pour François Jarrige, si les techniques promettent abondance et bonheur, leur contestation signifie s’exposer à la critique disqualifiante d’être opposé à tout progrès économique et social… Or, le refus d’entendre ces critiques est bien le parangon d’une modernité aveugle et destructrice, tant sur le plan écologique que social. Ceci justifie, selon François Jarrige, une critique des techniques indispensable pour qui ne veut pas se laisser emprisonner dans une modernité anti-humaniste et destructrice de l’environnement. Lire la suite

A quand des luttes virales ?





Le COVID-19 est un agent pathogène viral issu d’une zoonose récente qui a provoqué une pandémie toujours en cours. Comme c’est le cas pour toute épidémie, le COVID-19 est partie prenante des interactions sociales. Doté d’une puissance de contamination élevé, il a pu se propager au sein d’une population « naïve » peu ou non-immunisée. Sa mortalité est réduite et frappe de façon privilégiée les personnes âgées ou souffrant déjà de pathologies chroniques. La pandémie du COVID-19 représente un évènement social majeur, un « fait social parfait » qui condense tous les éléments d’une crise systémique déjà en cours. Les conséquences de la pandémie sur les mondes du travail sont contradictoires : d’un coté, elle est source de dégradation sociale, mais de l’autre, elle a contribué à renforcer le travail, tant sur le plan objectif que subjectif. 

Plan: 1. Le travail essentiel devient visible / 2. Un marché de l’emploi à l’arrêt / 3. Le précariat sur la touche /4. Les conditions de travail sous tension / 5. Un télétravail aliénant / 6. La santé au travail comme enjeu de santé publique / 8. Vers une intensification des conflits ?

1. Le travail essentiel devient visible

Malmené mais visible dans sa contribution au fonctionnement social, le travail se retrouve sens dessus dessous. Pendant que les cols blancs et les travailleurs intellectuels ont été massivement confinés (la plupart du temps en télétravail), la société a continué à fonctionner grâce aux « travailleurs de l’essentiel » que sont les éboueurs, chauffeurs-livreurs, hôtesses de caisse et bien sûr les soignant.es.

Les femmes occupent le premier plan:   « Infirmières, aides-soignantes, caissières, enseignantes, aides à la personne, personnel de nettoyage : c’est une bande de femmes qui fait tenir la société ! » (Christiane Taubira). En effet, les femmes représentent  91 % des aides-soignants, 83 % des enseignants du premier degré, 90 % du personnel des Ehpad, 90 % des caissiers et 97 % des aides à domicile. Ces métiers souvent peu reconnus, tant sur le plan financier que social, sont enfin apparus comme essentiels aux yeux du public.

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Les résistances au travail en temps de crise et d’hégémonie managériale

Si la question du rapport au travail est restée présente dans les débats du champ académique, c’est beaucoup moins le cas pour celle des résistances au travail. Omniprésente lorsque les modèles productifs et les régimes de main-d’oeuvre étaient dominés par le paradigme taylorien et fordien, la question s’est évanouie, du moins en France, à partir des années 1990 et ce, jusqu’il y a peu. Les résistances au travail avaient cédé le pas à la domination, le consentement et la servitude. A contre-courant d’une lecture déterministe et unilatérale, l’auteur défend une orientation reconnaissant l’existence de conduites informelles, non seulement d’ajustement ou de type ludique, mais aussi la persistance de conduites d’opposition, que ce soit le freinage, les larcins, la perruque, voire des formes clandestines de sabotage. (…)

Chapitre publié dans Daniel Mercure (coord.), Les transformations contemporaines du rapport au travail (2020), Presses de l’Université de Laval, p.177-198.

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Une tempête parfaite. Covid-19 et crise du capitalisme





Une tempête parfaite est un film catastrophe sur la rencontre d’une tornade et un d’ouragan. À la pandémie du Corona s’ajoute désormais une crise financière et économique d’ampleur encore inconnue. Ce sont les ingrédients d’une « tempête parfaite » dont on ne peut savoir où elle nous mènera. La situation a brutalement changé et il faut en prendre toute la mesure.

***

1. Le monstre est à nos portes

Le Covid-19 est un « nouveau » virus, faisant partie de la famille des Corona, connus depuis plus de 15 ans, mais à propos duquel la recherche fondamentale a été stoppée car « non rentable » puisqu’il n’ y avait pas de marché. Le Covid-19 ou SRAS-COV-2 (Syndrome Respiratoire Aigu et Sévère Coronavirus 2) est une souche récente, identifiée il y a à peine plus de deux mois. Ce virus se caractérise par 1) une contamination très facile, 2) une longue incubation, 3) un nombre élevé de cas asymptomatiques, 4) un taux de mortalité beaucoup plus élevé que la grippe, 5) une durée prolongée de la maladie. Tout cela change la donne par rapport à Ebola ou le Zika, qui ont certes un taux de mortalité bien plus élevé (50% voire plus) mais dont les possibilités de contamination sont réduites, ce qui en ralentit la diffusion.

 

Le Covid-19 dispose d’un ratio de reproduction qui varie de 3 à 7 selon les circonstances, en fonction du nombre d’interactions sociales et des politiques menées pour le combattre. Ça veut dire que chaque personne contaminée va en contaminer en moyenne de 3 à 7. Sans mesures barrières, de distanciation sociale ou de confinement, il a une durée de redoublement de 2,5 jours. Dit autrement, de 50 contaminés, on passera à 100 puis à 200 en moins de 8 jours. Le taux de mortalité varie entre 2 et 4% selon les données épidémiologiques provisoires. Ceci fait du Coronavirus un serial killer, non pas parce qu’il est toujours mortel mais parce qu’une grande partie de la population est potentiellement contaminable.

2. Agir en temps réel

Dans la province du Hubei, après une mise en quarantaine de 60 millions de personnes (Wuhan et d’autres villes de la province), 80 000 cas on été comptabilisés avec environ 3000 décès, ce qui donne un taux de mortalité de l’ordre de 4%. Mais il faut savoir que les autorités chinoises ont réalisé énormément de tests, surtout à Wuhan et dans le Hubei.

Même si on table sur un chiffre de 20-30% d’asymptomatiques non identifiés, le taux de mortalité demeure légèrement supérieur à 2%. Or, 2% sur 50 millions d’habitants, cela signifie toujours un million de morts, ce qui fait beaucoup de monde, même quand on est un néo-malthusien ou un eugéniste forcené.

 

Selon les données officielles, en Lombardie, sur 17 000 cas identifiés ce 18 mars, il y avait 1 900 décès (12% !). Pour identifier ces 17 000 cas, 48 000 personnes ont subi des tests. Plusieurs hypothèses circulent pour expliquer ce taux de mortalité plus élevé. Parmi celles-ci il y a l’hypothèse que le virus évoluerait rapidement et que la seconde souche qui circule en Europe serait bien plus « performante ». Mais certains virologues contredisent désormais cette hypothèse et il faut donc éviter toute interprétation hâtive.

Une chose est certaine, la pandémie du Covid-19 se propage de façon exponentielle. La France atteignait un taux de croissance quotidien de 38% en début de semaine (15 mars). Sachant que les actions de distanciation sociale ne produisent des effets qu’après un certain laps de temps, on peut s’attendre à une très forte progression pendant encore une dizaine de jours. Le 18 mars, on avait 9 134 cas confirmés avec 3 626 hospitalisations dont 931 cas graves en réanimation et 264 décès. Si la proportion des patients qui nécessitent une hospitalisation (30%) demeure la même au cours des 10 prochains jours, on peut facilement calculer le nombre de lits nécessaires lorsqu’il y aura 100 000 cas… Or, ce nombre de cas est loin d’être fantaisiste : avec une durée de redoublement de 3 jours, de 9 000 cas déclarés au 18 mars, on passera à 18 000 cas le dimanche 22 mars, puis à 30 000 le 26 mars, pour grimper à 60 000 vers le 30 mars et peut-être jusqu’à 120 000 début avril. Sachant que la France dispose de 12 000 lits en soins intensifs ou en réanimation, il est bien possible qu’il en faudra 3 fois plus d’ici 10 jours !

Pour juguler la progression, les approches varient. Lorsque le nombre de cas ne dépasse pas la centaine, il est encore possible de jouer la carte de l’isolement et de la mise en quarantaine des personnes contaminées et de leur entourage. Mais ensuite, seule une action déterminée misant sur la distanciation sociale et le confinement peuvent encore contenir la propagation. Plus l’action des pouvoirs publics est hésitante ou incohérente, plus il sera difficile de freiner sa progression.

Tant l’Italie, la France que l’Espagne ont perdu du temps en réagissant de façon incohérente. Mais il y a pire. D’autres gouvernements, notamment celui des Pays-Bas, privilégient une stratégie fondée sur « l’immunité de groupe ». L’idée est d’utiliser les asymptomatiques (disposant d’anticorps) et les malades légers (produisant des anticorps) pour ériger un bouclier qui protégera les plus vulnérables. Pour la plupart des épidémiologistes, ce choix est criminel et intenable. Il consiste à sacrifier beaucoup de monde sans avoir aucune garantie que la barrière soit solide1. Miser sur l’immunité « grégaire » est un pari très risqué vu la rapidité avec laquelle le virus évolue. En fait, cette méthode s’apparente aux offensives répétées de la « Grande guerre » de 14-18, envoyant des vagues successives de soldats à la mort pour « effrayer l’ennemi ». Dans le cas présent, il est certain que les populations ne se laisseront pas décimer sans réagir, ce qui obligera les gouvernements à changer de cap. Comme ce changement se fera tardivement, le temps perdu se traduira par une mise en quarantaine du pays tout entier tandis que les pays voisins fermeront les frontières. On imagine les conséquences au niveau européen…

3. Le confinement à échelle de masse est un choc social

Désormais, en comptant l’Italie, Espagne, la France et la Belgique, ce sont plus de 150 millions de personnes qui sont confinées à des degrés divers. Ce n’est que le début, car l’Allemagne suivra d’ici peu. A l’échelle mondiale, le confinement concerne 800 millions de personnes. Ceci représente un choc social jamais vu ! Toute l’économie mondialisée sera désorganisée, ce qui ne tardera pas à déclencher un chaos monumental. L’interdépendance économique à l’égard d’autres pays est omniprésente et cela tant au niveau des biens de première nécessité (nourriture) que des biens durables (voitures, ordinateurs, etc.). Qui plus est, le confinement de millions de gens se réalise dans le désordre, avec des inégalités sociales criantes (logements précaires, insalubres, etc.).

A ce choc social s’ajoute le risque permanent d’être contaminé faute de matériel de protection. A l’inverse de Wuhan où tout le monde portait des masques, en Europe, aucun pays ne dispose de stocks stratégiques. Nous savons pourquoi : austérité budgétaire, manque de précaution et incurie dans la gouvernance font que même maintenant, sept semaines après le début de la propagation du virus en Europe, le personnel soignant ou les travailleurs qui fonctionnent sans protection. L’enquête publiée par le média indépendant Basta est édifiante à ce propos. L’absence de masque, y compris pour les médecins et le personnel soignant, a conduit certains d’entre eux à porter plainte contre l’Etat. Gageons qu’ils seront soutenus par bon nombre de citoyens.

Pour endiguer la pandémie, il faut réellement rester chez soi, et ne plus croiser personne, sinon un nombre très réduit de gens qui doivent eux aussi faire la même chose. Selon la Croix Rouge chinoise en mission en Lombardie, les mesures prises y sont insuffisantes : à l’extérieur, tout le monde devrait porter un masque, les entreprises devraient cesser toute activité et seuls les services essentiels (soins, alimentation, énergie) devraient fonctionner…

4. Une « union nationale » en trompe l’œil

La guerre est toujours prétexte pour appeler à l’union nationale et instaurer un régime « bonapartiste ». Mais, dans le cas de la France, cette unité nationale souffre de quelques contradictions sérieuses. Alors que les « cols blancs » peuvent rester à la maison pour télé-travailler, les « cols bleus », les ouvriers de la production devraient continuer à produire ?

Sur les chaînes de montage et dans les ateliers, les interactions sociales sont fréquentes et inévitables. Les contaminations aussi. Ces productions sont en rien « essentielles » quand le pays est mis à l’arrêt. Très logiquement, en Italie d’abord, puis en Espagne et en France, des « grèves sauvages » se sont multipliées dans les usines, surtout dans le secteur de l’automobile. « Nous ne sommes pas de la chair à canon » était le cri de ralliement des ouvriers de la Fiat, de PSA, Iveco ou Mercedes.

Ces grèves ne portent pas sur des revendications financières (prime de risque), mais expriment une volonté d’auto-préservation (« l’arrêt de l’activité vaut pour nous aussi »). Les négociations qui ont lieu ici et là déboucheront sans doute sur la distribution de masques et de gants et une production au ralenti ; ce qui ne règle pas vraiment le problème. L’usage du droit de retrait se développe ; un droit dont on mesure aujourd’hui toute l’importance et qui n’est effectif que quand il est sous-tendu par une action collective. Le cadre réglementaire visant à protéger les salarié.e.s existe dans la plupart des pays, mais la volonté managériale ou gouvernementale de prendre des mesures à la hauteur des dangers font défaut.

En réalité, les gouvernements veulent limiter la diffusion de la contamination, mais sans mettre l’activité économique à l’arrêt, ce qui est évidemment totalement ridicule quand on sait la facilité avec laquelle le virus circule et combien de temps il peut survivre en dehors du corps humain, y compris sur le sol ou sur des surfaces métalliques.

5. Que vaut la vie face à leurs profits ?

Le confinement massif et la fermeture de tous les magasins non alimentaires provoquent une explosion des commandes en ligne. Amazon prévoit d’embaucher 100 000 « collaborateurs » en Europe et aux Etats-Unis. Mais quid du reste de la chaîne logistique ? Or, les risques de contamination y sont réels. La livraison des repas à domicile représente un autre secteur critique ; c’est le cœur du capitalisme de plateforme. Les livreurs n’ont pas de protection et s’exposent aussi au-delà du raisonnable. A l’opposé de ce type de service surexploitant une armée de précaires, il faudrait mettre en place un système d’approvisionnement localisé, s’appuyant sur un système d’épiceries sociales, en lien avec des fournisseurs répondant à des standards de responsabilité sociale et écologique. Mais qui va le faire ? Les municipalités pourraient jouer un rôle de premier plan mais il faudrait aussi mobiliser les structures collectives et les organisations de la société civile (syndicats, organisations d’agriculteurs). Ce qui impliquerait que les organisations du mouvement social ne s’arrêtent pas de fonctionner…

La capacité de soins est un enjeu majeur aujourd’hui2. Face à la crise sanitaire qui ne va pas tarder à exploser dans tous les pays, c’est d’abord le secteur hospitalier qui nécessite de ressources supplémentaires. En Italie, 46 500 emplois dans le secteur de la santé ont été supprimés entre 2009 et 2017. 70 000 lits d’hôpital ont disparu. L’Italie disposait de 10,6 lits en hôpital pour 1000 habitants en 1975 : il n’y en a maintenant plus que 2,6 ! La Grande-Bretagne a suivi la même voie : de 10,7 lits pour 1000 habitants en 1960 à 2,8 en 2013 ; entre 2000 et 2017, le nombre de lits disponibles a diminué de 30% !

En Italie, les soignants doivent vent souvent choisir qui traiter, car les équipements disponibles sont limités : de nombreuses personnes, souvent âgées, meurent à cause d’un manque de moyens. Comme le nombre de cas augmente, les systèmes de santé sont sous une intense pression. Ils pourraient s’effondrer, laissant des centaines de milliers de personnes se débrouiller seules. Les plus riches, qui auront accès à des soins privés, seront épargnés par cette barbarie.

6. Un plongeon dans l’inconnu

La pandémie a été le déclencheur d’une crise boursière qui dépasse en ampleur celle de 20083. La chute des cours a dépassé à plusieurs reprises 10 ou 15%. Après avoir minimisé l’affaire et espéré un rebond rapide, les analystes sont désormais beaucoup plus pessimistes : la récession qui va frapper les États-Unis sera énorme (-10%) et celle qui va secouer l’Europe gigantesque (-18%)4, ce qui est de l’ordre d’une grande dépression, comme celle des années 1930. Une telle contraction de l’activité résulte bien sûr de la mise à l’arrêt de l’économie par les mesures visant à confiner le virus; ce qui va exacerber une crise financière déjà en cours. Rappelons que la bourse était fébrile depuis plus d’un an. En effet, le taux d’endettement des entreprises n’a fait que grimper ces dernières années, alors que les profits réels tirés de l’activité productive ont connu un ralentissement.

La productivité stagnait, la profitabilité du capital s’érodait de plus en plus, et si le cycle d’accumulation se poursuivait encore et toujours, c’est grâce à l’argent « bon marché » avec les taux d’intérêt autour de 1%, sinon proches de zéro.

La crise financière de 2008 a été résorbée grâce à la création de liquidités supplémentaires par les banques centrales. Concrètement, avec la politique d’« assouplissement quantitatif », c’est comme si dix mille Warren Buffet se pointaient à la bourse avec des milliards en poche à la recherche de gisements de profits. Or, qui dit création monétaire dit aussi endettement et formation de bulles spéculatives. En réalité, le capitalisme a poursuivi sa folle course, cherchant à se refaire une santé après la crise de 2008. Après une courte pause, la spéculation immobilière dans les métropoles urbaines a repris de plus belle, parallèlement à l’extractivisme des ressources énergétiques et minérales, la déforestation et l’appropriation de vastes territoires pour la production de viande bovine ou le développement d’une exploitation industrialisée de soja, d’huile de palme, de maïs, etc. Cette recherche frénétique de profits explique aussi le retour en force de « l’accumulation primitive de capital », avec la surexploitation planétaire d’une main d’œuvre précarisée et vulnérable, bien souvent jeune et féminine.

Aujourd’hui, les annonces d’injections massives de liquidités – 700 milliards d’euros pour la BCE – visent à rassurer les marchés et signalent que les Etats ne feront pas défaut. Le Pacte de Stabilité est mis au congélateur et le dogme du zéro déficit a volé en éclats. Voilà qui relativise les canons de l’idéologie néolibérale… Or, avec une récession mondiale bien plus sévère que celle de 2008-2012, « l’argent hélicoptère » n’aura pas d’effets durables tant que cette masse monétaire n’est pas orientée vers la satisfaction des besoins sociaux. Ce qui est peu probable tant il est avéré que la logique capitaliste oriente les flux monétaires exclusivement vers les profits futurs… Qu’on le veuille ou non, l’économie mondiale se trouve à un carrefour, un kairos systémique : poursuivre la folle course destructrice ou se libérer de la logique de valorisation et de croissance infinie.

7. La confiance dans le marché rend le pouvoir aveugle

Le Covid-19 n’est pas un « cygne noir », une sorte d’accident imprévu qui déclenche une crise. Il n’est même pas la maladie que personne n’a voulu voir venir, bien au contraire. En 2018, le groupe d’expertise Blueprint de l’OMS a publié un rapport sur le danger d’une pandémie. A juste titre, car depuis 2003 les épidémies se multiplient : SRAS, MERS, H5N1, grippe porcine ou aviaire, Ebola, Zika et Chikunguya. Pour les experts de l’OMS, il était urgent de mettre en place un système de veille à l’égard du risque de pandémie, afin contenir celle-ci avant qu’elle ne déclenche une réaction en chaîne.

Selon leurs analyses, le risque maximal proviendrait d’un virus très contaminant, provoquant une pathologie respiratoire prolongée mais ayant un taux de mortalité relativement faible. Ce virus, appelé maladie x serait en mesure « de déstabiliser l’économie mondiale et déstructurer nos sociétés industrielles hyperconnectées »…

Ce type d’expertise répond à la doctrine de la gouvernance des risques, qui porte aussi sur les évènements de guerre, le déplacement des populations, la raréfaction de ressources stratégiques énergétiques ou encore la crise climatique. Même si de telles analyses de risques sont discutées lors des sommets internationaux, on sait maintenant que les dirigeants du G7 ou le G20 n’en tiennent pas compte au niveau des décisions prises. Pourquoi ? Il y a d’abord la croyance aveugle dans les capacités du marché. S’y rajoute ensuite l’insouciance à l’égard des conséquences sociales. Enfin, parce l’ordre politique en place doit d’abord servir les intérêts de l’oligarchie financière.

Les dirigeants politiques d’Asie adoptent un mode de conduite « plus efficace » parce qu’ils ont déjà affronté des épidémies. Ils comprennent l’importance d’un système d’alerte reposant sur une identification rapide, d’une politique visant à traquer le virus pour l’isoler et d’une centralisation de l’information reliant l’ensemble des unités de soins. Ce qui explique pourquoi les gouvernements n’ont pas hésité de prendre les mesures nécessaires peu après la propagation du Covid-19.

8. Un virus un peu capitaliste sur les bords…

La démultiplication de risques de pandémie n’est pas une vengeance de la nature. Les théories conspirationnistes un écho grandissant mais ne permettent pas de comprendre grand-chose. A qui profiterait la conspiration ? Les États-Unis et l’Europe seront touchés de plein fouet par cette crise. De son côté, la Chine, atelier industriel du monde occidental, sera lourdement impacté par la récession mondiale. Non, le Covid-19 n’est pas une arme de guerre économique et il ne s’est pas échappé d’un laboratoire de la CIA ou des Services secrets chinois…

Les travaux du microbiologiste marxiste Rob Wallace, auteur de l’ouvrage Big Farms Make Big Flu (Lesgrandes fermes fabriquent de grosses grippes, Monthly Review Press, 2016) me semble apporter des réponses beaucoup plus sérieuses5. Selon lui, les infections bactériales ou virales sont le produit de leur écosystème et l’activité humaine fait partie de celui-ci6.

Une partie des virus qui voyagent dans les circuits des échanges mondialisés sont très anciens. Ils appartiennent à la catégorie des virus tenus en captivité par une faune et flore restée longtemps isolée de nos circuits d’échange. La déforestation, l’intégration d’espèces animalières sauvages dans les chaînes commerciales ont contribué à y intégrer ce type de virus. Ensuite, en passant d’une espèce à l’autre, avec des mutations, certains virus finissent par franchir la barrière humaine.

D’autres ont connu des mutations en chaîne dans un contexte d’élevages industriels gigantesques et franchissent aussi la barrière humaine. C’est donc la transformation de la nature par l’activité humaine – fondée sur l’accumulation de profits – qui produit de nouveaux virus ou déclenche des mutations qui n’avaient pas lieu d’être auparavant.

La pandémie que nous devons affronter à l’échelle mondiale fait partie intégrante de la crise écologique. Elle est la conséquence d’une course aux profits et d’une croissance qui ignorent royalement les limites de notre écosystème. Le capitalisme tend non seulement à épuiser toutes les ressources (naturelles et humaines), il impose également à l’environnement naturel une métabolisation qui lui est spécifique. Il transforme donc la nature. Ainsi, le maïs génétiquement transformé produit des maladies nouvelles qui requièrent de nouvelles manipulations. Les pesticides transforment la métabolisation de nos corps de la même manière que les stéroïdes le font avec nos muscles.

La pandémie corona va mettre à nu les racines systémiques de la crise que nous traversons. La crise écologique comme la pandémie du Corona démontrent que ce n’est pas un certain capitalisme – disons « néolibéral » – qui pose problème mais bien le capitalisme en tant que tel.

9. La logique de profit contre les biens communs du savoir

La recherche scientifique est de plus en plus colonisée par la logique de profit. Certes, dans les années 1970-1990, les entreprises réussissaient, avec l’aide de l’État, à mobiliser les résultats de recherches scientifiques pour innover les produits et leur mode de production. Même si la recherche scientifique n’a jamais été totalement indépendante et souveraine, des espaces de liberté pour mener une recherche fondamentale collaborative existaient.

Aujourd’hui, la recherche scientifique est de plus en plus soumise à la logique du marché avec l’obligation de résultats immédiatement valorisables. La gouvernance impose aux chercheurs, sous prétexte d’excellence, un mode d’action centré sur la performance, basé sur un output quantifiable (nombre de publications, thèses, brevets, etc). Mais la condition précarisée et la logique du prestige conduit bon nombre de scientifiques à se conformer et à jouer le jeu7.

La logique de rentabilité explique également pourquoi de nombreuses maladies tropicales ont été négligées pendant longtemps8. Même si un milliard de personnes humaines souffrent ou sont exposées à ces pathologies, il n’y a pas de « marché », faute de système de sécurité sociale. La recherche sur le développement de certains protocoles d’administration de médicaments a également été freinée. Parmi ceux-ci, certains sont très peu coûteux car ils mobilisent des enzymes que nos corps produisent naturellement, ce qui permet d’éviter leur administration récurrente. On le sait, l’industrie pharmaceutique est constamment à la recherche de brevets et de nouveaux médicaments. La crise du Corona révèle une fois de plus combien la logique de profit est contradictoire au développement humain.

Dans le cas du COVID19, l’entreprise qui pourra concevoir un vaccin avant les autres disposera évidemment d’une formidable rente de marché. Mais cette logique court-termiste est contre-productive. En 2004, une équipe belge de virologues avait développé un traitement contre le SRAS, fondé sur un ancien médicament contre le paludisme9. Comme l’épidémie a été jugulée rapidement, le financement a été interrompu. Quand il n’y a pas de marché, il n’y a pas de recherche…

Résoudre les problèmes sanitaires, sociaux et environnementaux exige une approche qualitativement différente, fondée sur les communs du savoir et une collaboration non-compétitive. Heureusement que la communauté scientifique résiste aussi dans les actes. Plusieurs plateformes on été créées : OpenCovid19La Paillasse.orgSoundBioLab10. La communauté médicale est également mobilisée autour de l’usage de médicaments existants. Le plus connu étant l’hydro-chloroquine, anciennement utilisé contre le paludisme. Un article récent (Le Monde du 18 mars) en fait état et il est encourageant de voir que les échanges directs entre équipes sanitaires existent pour vérifier son efficacité11.

10. Une crise politique qui va s’approfondir

Les réponses tardives et incohérentes, l’incurie dans la gestion de la crise ont prédominé cette première séquence. L’interview avec Agnès Buzyn (Le Monde du 17 mars) est proprement ahurissante. Elle dit non seulement avoir été consciente dès la mi-janvier du danger imminent d’une pandémie, en accusant indirectement Emmanuel Macron, elle ne semble pas se rendre compte qu’elle est la première complice d’une attitude tout aussi criminelle qu’immorale !

Cet épisode démontre qu’on ne peut plus faire confiance aux détenteurs du pouvoir et à tous ceux qui leur obéissent dans la chaîne de commandement. Dans ces circonstances, et cela après plusieurs vagues de contestation sociale (Loi Travail, Gilets jaunes, Réforme des retraites), je pense qu’il va être très difficile pour le tandem Macron-Philippe d’imposer « l’union nationale ».

L’annonce de mesures de soutien financier, la suspension des réformes en cours (notamment la réforme des retraites et le report de la réforme de l’assurance chômage) reflètent cette prise de conscience du danger d’une déstabilisation politique. Macron veut conjurer une crise politique en prenant les devants, en culpabilisant les citoyens qui ont tardé de se mettre à l’abri, tout en demandant à d’autres de continuer à fabriquer des voitures.

Or, l’obligation de continuer à travailler au péril de sa vie incarne l’essence profonde de ce système, capable de générer des milliards de profits en exploitant les hommes et la terre entière, mais incapable de satisfaire des besoins de base tels que la santé. Si on rajoute à cela le scandale de l’absence de masques de protection, celui du manque de personnel et de lits dans les hôpitaux ce qui annonce une grave crise sanitaire, et last but not least la très longue liste de décès auquel il faut s’attendre, il ne faut pas être devin pour comprendre que les pouvoirs en place redoutent d’ores et déjà un risque d’explosion sociale… Il faut donc aussi s’attendre à un renforcement de l’arsenal répressif et de surveillance.

Certes, l’Etat se mobilise pour « sauver la nation », mais avec quelle efficacité ? Et surtout, qui va rembourser une dette publique alourdie de quelques centaines de milliards ? Les entreprises du CAC40 et les donateurs de Notre-Dame seront-ils au rendez-vous de « l’union nationale » ? Il est légitime d’en douter…

11. Une solidarité horizontale qui préfigure un autre monde

Dans l’immédiat, lorsque l’on scrute la réaction des populations, on observe d’abord la volonté de se protéger soi-même et les siens. Certain.e. s restent dans le déni du danger, ce qui est une réaction normale face à une menace. Elle fait suite à une sous-estimation prolongée de la part des pouvoirs publics des risques de pandémie. En même temps, il y a un vaste mouvement de solidarité envers le personnel soignant. En témoigne les vagues quotidiennes d’applaudissements au balcon à 20h en Espagne, en Italie, en France. En Lombardie, les habitants mettent en place des systèmes d’entraide pour assister les plus fragiles, les personnes âgées ou malades.

Des plateformes numériques de solidarité se mettent en place et portent en germe un système alternatif d’approvisionnement et de soutien, fondé sur la coopération. A cela s’ajoute une auto-défense collective autour du refus de s’exposer inutilement au travail. Certes, le mouvement d’auto-préservation et d’autonomie solidaire manque encore d’infrastructure et de coordination, mais c’est dans l’urgence que beaucoup devient possible. C’est aussi pour cette raison qu’il faut continuer à se dire qu’un autre monde peut naître sur les décombres du vieux monde qui s’effondre.

21 mars 2020.

Stephen Bouquin est sociologue (Université d’Evry) et directeur de publication de la revue Les Mondes du Travail.

Ce texte a d’abord été publié sur le site « Entre les lignes entre les mots ».

Pour aller plus loin, s’informer et agir

– Les données statistiques

https://www.worldometers.info/coronavirus/

– La conférence de Philippe Sansonetti (Collège de France, 19 mars)

Qu’est-ce que Covid-19 et le coronavirus ? Quels sont les paramètres, les causes, les effets de cette maladie ? Quelles perspectives à court et à long terme ? Spécialiste des maladies infectieuses, Philippe Sansonetti explique pourquoi le sort de l’épidémie est entre nos mains.

https://laviedesidees.fr/Covid-19-chronique-d-une-emergence-annoncee.html

– Les stratégies pour combattre la propagation (avec simulateur) [en anglais]

https://www.washingtonpost.com/graphics/2020/world/corona-simulator/?

– Appel pour un réseau d’entraide

#COVID-ENTRAIDE FRANCE est un réseau de solidarité en construction qui soutient et relie l’auto-organisation de groupes locaux d’entraide dans le cadre de la pandémie de Covid-19. Nous nous concentrons sur la fourniture de ressources, le partage d’informations vérifiées et la mise en relation des personnes à un niveau national, régional et interlocal, sur les réseaux sociaux et, au niveau local, par la création et le référencement des groupes locaux d’entraide dans nos voisinages.

https://covid-entraide.fr/

– Le monde d’après. Une analyse d’Attac avec des revendications concrètes

https://france.attac.org/nos-publications/notes-et-rapports/article/coronavirus-une-revolution-ecologique-et-sociale-pour-construire-le-monde-d

Lire hors-ligne :

références

1. Rappelons aussi que la colonisation du « Nouveau Monde » a provoqué un effondrement démographique à cause de la diffusion de maladies exogènes telles que la grippe, la peste bubonique ou pneumonique, la fièvre jaune, la variole, le paludisme contre lesquelles les indigènes n’avaient pas développé la même immunité que les populations européennes.
2. Lire Pierre-André Juven, Frédéric Pierru et Fanny Vincent, La casse du siècle, À propos des réformes de l’hôpital public, Raisons d’agir, 2019.
3. Pour une analyse circonstanciée https://www.cadtm.org/La-Pandemie-du-Capitalisme-le-Coronavirus-et-la-crise-economique
4. Les analyses de Michael Roberts, analyste financier et bloggeur marxiste font désormais autorité ; son blog est suivi par plus de 15 000 internautes. https://thenextrecession.wordpress.com/2020/03/19/the-emerging-market-slump/
5. En anglais : https://www.marx21.de/coronavirus-agribusiness-would-risk-millions-of-deaths
6. L’épisode de la « vache folle » nous rappelle qu’une alimentation basée sur les farines animales pouvait produire des dysfonctionnements physiologiques et des maladies éventuellement transmissibles.
7. C’est moins le cas des sciences sociales où la révolte contre la LPPR a suscité l’émergence d’une critique de la logique néolibérale et managériale. Voir https://universiteouverte.org/
8. Pour en connaître la liste et la localisation, voir https://en.wikipedia.org/wiki/Neglected_tropical_diseases; en français : https://www.who.int/topics/tropical_diseases/qa/faq/fr/
9. Voir les recherches de Marc Van Ranst, de la KU Leuven, http://www.flanderstoday.eu/coronavirus-antiviral-was-discovered-leuven-15-years-ago
10. Voir : https://www.mediapart.fr/journal/international/110320/la-science-collaborative-l-assaut-du-coronavirus
11. Voir : https://wattsupwiththat.com/2020/03/17/an-effective-treatment-for-coronavirus-covid-19-has-been-found-in-a-common-anti-malarial-drug/? Voir aussi le compte-rendu des équipes chinoises publié dans Nature https://www.nature.com/articles/s41422-020-0282-0?

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Raisons d’agir (ou pas)

Depuis début janvier, 2020, en l’absence de cours et avec peu de partiels, j’entame une « immersion » dans les mobilisations. Parfois en visitant des assemblées générales, des piquets ou encore en participant à des manifestations, à Paris et en province (Amiens, Montpellier). L’objectif est d’écouter, de participer à des discussions et prendre la « température ». Pour bien faire, il faut surtout savoir perdre son temps… Ce n’est pas totalement de l’observation participante, même si il y a des analogies. Dans le jargon militant, ce type de pratique existent et s’appelle faire un « travail de bouton de veste ». Certains le font en parlant beaucoup trop, à l’instar des Témoins de Jéhova. D’autres le font en sachant tendre l’oreille, en glissant ici et là une idée pour susciter la discussion, pour ensuite savoir convaincre et gagner l’adhésion évidemment. Pour ma part, j’ai opté pour une formule de type « reportage », proche d’un journalisme attentif à tous les détails, tout en essayant de comprendre le sens des mots utilisés par mes interlocuteurs.

extrait de Bouquin S. (2020), « Raisons d’agir (ou pas) ? », in Les Mondes du Travail, Hors-série mobilisations et grèves, mars 2020, (pp. 75-86).

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La notion de « précarisation » tend à masquer la surexploitation

Stephen Bouquin, sociologue et professeur à l’université d’Evry, directeur de publication de la revue Les Mondes du Travail, répond aux questions sur la transformation du statut de l’emploi, la précarisation du travail et les perspectives de mobilisations dans ces secteurs.

Marina Garrisi: On a l’impression que la précarité s’est généralisée en France ces dernières décennies, avec la multiplication de statuts d’emploi “atypiques” : intérim, CDD, micro-entrepreneurs, travail au noir, etc. Est-ce que cela correspond à une dynamique globale du capitalisme français ? Plus généralement, comment comprendre la précarité ?

Stephen Bouquin : On peut avoir le sentiment que ce qu’on appelle la « précarité » s’est généralisée en effet. Toutefois, en termes de proportions, on reste dans un rapport d’environ 10% à 15% de « précaires » par rapport à l’ensemble de la population salariée en activité. L’intérim représente 1,5% de l’emploi même si en volume il englobe quand même 700 à 800 000 équivalents temps plein, sur un total de 25 millions environ. Ce n’est pas non plus une quantité négligeable. Mais à première vue, l’emploi régulier reste la « norme ».

Ce qu’on observe aussi, c’est une montée du temps partiel. En vingt-cinq ans, il est passé d’environ 1,5 million à 5 millions. Parmi les cinq millions d’emplois en temps partiel, 3,8 millions – soit 76 % – sont occupés par des femmes, une proportion qui s’est légèrement réduite depuis 2008. 29,3 % des femmes occupent un emploi à temps partiel, contre 8,4 % des hommes. Mais la part de temps partiel subi augmente. Le temps partiel subi (lorsque les gens désirent travailler davantage) est passé d’un rapport d’environ 3 sur 10 à 1 sur 2. Ce temps partiel subi est lui encore massivement féminin : 1,1 million de femmes sont concernées contre 420 000 hommes.

La crise de 2008 a d’abord fait disparaître les CDD et réduit le volume d’intérim – par effet de réduction de l’activité économique – mais cela n’a pas duré longtemps. Le volant de main-d’œuvre flexible est revenu au galop pour atteindre le même niveau d’avant la crise qui signifie qu’il s’agit d’une donnée désormais structurelle. J’y reviendrai.

Ce qui est tout aussi important, c’est le fait que l’emploi « atypique » se concentre sur les moins de 25 ans. Parmi les jeunes de 15 à 24 ans qui travaillent, plus de la moitié ont un emploi précaire, contre 17 % au début des années 1980. Pour les 25-49 ans, le taux « d’emploi atypique » est passé de 3 % à 12 % en quatre décennies.

Quand on regarde du côté des pays où les réformes néolibérales du marché de l’emploi sont beaucoup plus avancées, tels que les Etats-Unis ou le Royaume-Uni, on observe que les petits boulots explosent. Au RU, un travailleur sur quatre travaille à temps partiel, 8,5 millions de personnes avec une moyenne de 16 heures par semaine. Le nombre de contrats à zéro heures se rapproche des 2 millions. Ce sont des contrats où on reste standby, disponible, on est en gros payé à la tâche quand il y en a. Dans certains secteurs comme l’hôtellerie et la restauration, leur part dans l’effectif atteint les 20%, dans le secteur de la santé 15% et dans l’éducation toujours 10%. Chez Mac Do, 90% de l’effectif travaille avec ce type de contrats. Cela correspond en quelque sorte à un CDI vide de sens, puisque l’employeur peut licencier comme il veut et qu’il n’a aucun engagement à respecter quant au volume horaire de travail. C’est de l’esclavage postmoderne…

Toutes les politiques de l’emploi dans l’UE et en dehors de celle-ci poussent dans cette direction. Le raisonnement étant que moins il y a de protections ou de garanties collectives, plus vite se fera l’ajustement offre/demande sur le marché de l’emploi. Du point de vue néo-classique ou néolibéral, les protections, les droits sont considérés comme étant la cause de distorsions qui réduisent « la performance du marché du travail ». Dit autrement, moins le salarié dispose de sécurité socio-professionnelle, plus vite il ou elle va s’adapter et maintenir son employabilité, même si le prix à payer est une condition salariale dégradée.

Cette rationalité est absolument inacceptable du point de vue humain. Mais quand on regarde froidement les choses, si on classait les contrats à zéro heures et les petits temps partiels parmi les chômeurs cherchant un vrai boulot à temps plein, le taux de chômage du Royaume Uni ou des Etats-Unis atteindrait facilement les 8 à 10%. Le démantèlement des protections et garanties collectives a pour finalité de créer une zone « grise » d’emplois au rabais, mal payés, et de mobiliser ce segment pour déstabiliser ou détricoter l’emploi régulier.

On ne peut appréhender correctement la « précarité » sans regarder ce qui affecte l’ensemble des salariés. Pour les stables, qui sont souvent des stables « en sursis », ils vivent l’intensification du travail, le stress et l’injonction d’une performance ou d’une excellence bien souvent difficile à atteindre avec le lean management (la réduction constante des ressources). Il faut donner toujours plus à moyens constants… La rationalisation du travail des ingénieurs et des techniciens équivaut à une dévalorisation symbolique. En numérisant les espaces de travail et le processus de production, le management peut surveiller et sanctionner. Le nouveau management public est en train de faire souffrir le corps enseignant comme celui du secteur hospitalier. La garantie d’emploi est là, mais le métier se dégrade.

En dix ans, on a vu la pauvreté augmenter de façon significative. On dépasse désormais les 9 millions de pauvres dont 2 millions travaillent (si on fixe le seuil à 60% du revenu médian). On retrouve un nombre grandissant de personnes qui sont désormais considérées comme « surnuméraires ». Ce sont les personnes qui ont perdu pied, qui perdent leur logement, et dont certains finissent comme SDF. La pauvreté a gagné du terrain parmi les actifs, toutes les statistiques le démontrent. Mais il est toujours honteux d’évoquer la pauvreté, comme si l’individu était fautif. Heureusement que la révolte des Gilets jaunes a mise cette question sur le devant de scène et qu’au sein du monde du travail, on ne regarde plus les « cassos » (cas sociaux) de la même manière.

RP : On dirait que tu parles d’un grand complot…

SB : Presque… Disons que pour le patron, le chômage n’est pas un problème mais une solution… Inversement, moins il y a de chômeurs, plus les exigences des salariés vont se manifester. Le salaire de réserve (le montant à partir duquel on est prêt à accepter le poste de travail vacant) et le salaire d’efficience (celui à partir duquel on commence à être efficace) vont augmenter. Au début des années 1970, lors de la conférence de la Trilatérale, en présence du réseau de Bilderberg, les experts ont souligné devant un parterre de patrons de multinationales et de banquiers que dans les pays de l’OCDE, le capitalisme était menacé par deux phénomènes : trop de démocratie et pas assez de chômage. Le trop de démocratie renvoyait au fait que l’action parlementaires et les mobilisations populaires avaient trop d’impact sur les politiques gouvernementales. Le « pas assez de chômage » renforçait le syndicalisme et lui permettait d’arracher de nouvelles conquêtes sociales. Sans le dire, ces experts plaidaient en faveur d’une reconstitution de l’armée de réserve industrielle, célèbre formule de Marx.

Cette armée de réserve a été reconstituée au cours des années 1970-1990, par le choix de la désindustrialisation, de l’automatisation et aussi en bloquant la tendance historique à réduire la durée du temps de travail. Si on avait poursuivi cette dernière comme durant les « trente glorieuses », simplement en transformant les gains de productivité en réduction du temps d’emploi, on ne travaillerait que 32 heures semaine en moyenne à la fin des années 1990… C’est dire.

Depuis la fin des années 1990, et surtout durant la première décennie des années 2000, les politiques de l’emploi se sont attaquées aux droits des chômeurs, en réduisant les montants des allocations, en réduisant la durée d’indemnisation et en rendant l’ouverture aux droits plus difficile. Parfois aussi à l’aide du Workfare, ou de mesures Harz IV, obligeant les demandeurs d’emploi à accepter des petits boulots au rabais. Les demandeurs d’emploi se voient être contraints d’accepter plus rapidement n’importe quelle offre d’emploi, peu importe si cela correspond à leur qualification, leur branche d’activité, si l’emploi est proche ou lointain du domicile, etc. Ces politiques ont mobilisé la dite armée de réserve contre les actifs, tout en exacerbant la concurrence entre demandeurs d’emploi. Quant aux formes d’emploi atypiques, celles-ci représentent une sorte de construction socio-juridique bien utile. L’intérim comme les CDD offrent à l’entreprise l’avantage de disposer d’un volant de main d’œuvre flexible. Pour l’effectif en CDI, le fait qu’un tel volant existe est gage de sécurité car en baisse d’activité, ce sont les autres qui trinquent. En même temps, les « précaires » travaillent plus vite, prennent les tâches plus ingrates et cette condition de temporaire devient en quelque sorte la rampe d’accès pour l’emploi stable. Il s’agit d’une condition qui permet de discipliner tout le monde à peu de frais. Donc pour résumer, le chômage et la dégradation de l’emploi sont bel et bien fonctionnels pour tirer vers le haut la compétitivité, ou pour parler en termes marxistes, élever le taux d’exploitation de la force de travail.

RP : Tu sembles réticent par rapport à la notion de précarité. Pourquoi ?

SB : En effet, je pense que cette notion n’est plus d’une grande aide aujourd’hui. Les concepts doivent nous aider à mieux voire et comprendre la réalité. Ce qu’on appelle précarité recouvre une très grande variété de situations. Certains sociologues expliquent qu’il faut parler de précarisation et non de précarité, car il s’agit d’un processus qui va bien au-delà des précaires et qui déstabilise les stables (CDI) et que cette précarisation englobe aussi les conditions de vie, la santé, l’accès au services publics. Or, en mettant un grand nombre de situations dans le même sac, on laisse dans l’ombre ce qui est en train de se développer vraiment.

Un nombre conséquent de « précaires » sont des travailleurs pauvres, tant parce qu’ils ou elles ne sont pas assez payés que parce qu’ils alternent emplois temporaires mal payés et périodes de chômage sans beaucoup de revenus. Le phénomène des travailleurs pauvres, qu’on appelle dans les pays anglo-saxons low wage workers et les working poors, a augmenté de façon continuelle depuis une quinzaine d’années.

Il y a aussi l’uberisation du travail, la montée de l’auto-entrepreneuriat et autres formes d’activité qui se situent en dehors de la relation salariale. La moitié des auto-entrepreneurs gagnent moins que le SMIC, sans véritable protection sociale. C’est de l’auto-exploitation pure ! Les nombreuses trottinettes à Paris sont ramassées la nuit par des équipes constituées à 100% par des juicers (juice ou jus signifie électricité, NDLR) tous auto-entrepreneurs. A la fac, où le nombre de vacataires explose, ces derniers peuvent également utiliser le statut d’auto-entrepreneur. Initialement, ces vacataires faisaient 100 heurs de cours pour 3300 euros net– ce qui est déjà la moitié du service d’un enseignant chercheur – là certains font 300 heures par an pour avoir un salaire lissé de 1500 euros sur 10 mois.

Je dis ça pour attirer l’attention sur le fait que la notion de « précarisation » tend à masquer la surexploitation. C’est l’arbre qui cache la foret. Les taux de salaire sont parfois les mêmes, mais pas toutes les heures sont prises en compte. Ainsi, chez les vacataires, les heures de préparation des cours ne sont pas prises en compte, c’est donc du travail gratuit. Pour les statuts externes au salariat, tels que les auto-entrepreneurs, comme pour le travail indépendant ou en freelance, on a du travail à la tâche, ou payé sur une base forfaitaire, mais qui dissocie prestation et temps de travail.

Ensuite, l’activité de labeur se détache de la protection sociale, des droits à la retraite, de l’assurance maladie, etc. Il y a aussi la montée du travail gratuit, celui des apprentis et stagiaires qui doivent en faire beaucoup pour pas grand-chose, les services à rendre et autres formes d’engagement professionnel qui ne sont pas reconnus comme faisant partie du travail à rémunérer.

RP : Est-ce que les précaires peuvent lutter ?

SB : Bien sûr, et ils le font mais rarement en tant que « précaires ». Cette appellation nous vient du latin precarius « obtenu par la prière », ce qui n’est donc pas assuré. En droit, cela renvoie à ce dont on ne jouit, dont on n’a pas l’usage sauf par une concession toujours révocable au gré de celui qui l’a faite. C’est donc un terme qui offre très peu de ressources symboliques, et il déprécie plutôt la capacité d’action et de mobilisation. Dans le cas des « précaires », on peut être indigné, voire révolté, sans pour autant avoir compris pourquoi. On peut très bien penser qu’on mérite ce destin car on n’a pas été un bon élève ni suffisamment persévérant pour mériter un CDI. Bref, il faut s’agenouiller et prier plus souvent…

Il n’est donc pas étonnant de constater que là où des luttes se développent, c’est en mobilisant d’autres appellations qui facilitent la cristallisation de l’action collective. Le « nous, on n’en veut plus, on s’organise et on agit » apparaît également autour d’un statut ou un métier. C’était le cas des intermittents du spectacle, qui ont construit un statut spécifique avec un régime spécifique d’assurance chômage, certes mis à mal mais qui il existe toujours et leurs mobilisations y sont pour beaucoup. On peut dire la même chose des coursiers Deliveroo qui sont mobilisés dans beaucoup de capitales européennes pour améliorer leurs conditions de rémunération.

L’histoire du mouvement ouvrier est très riche en luttes de « précaires ». Ainsi, les manutentionnaires dans les ports étaient souvent les plus mal lotis. Charger et décharger les cargaisons, c’était du louage de main-d’œuvre pur, avec mise en concurrence des personnes et des équipes. Historiquement, dans beaucoup de pays, ils étaient parmi les plus « précaires » si on veut. Pour sortir de cette condition, les dockers ont délimité un périmètre professionnel, construit un socle de droits et obtenu par la lutte – très dure aux début – la garantie d’une continuité de salaire, indépendamment de l’activité portuaire, que le bateau arrive à bon port ou non. La force des dockers, c’est ça.

RP : La précarité n’est donc pas une barrière insurmontable à la mobilisation de travailleurs et de travailleuses dans ces secteurs ?

SB : Absolument pas. J’ai participé à une enquête comparative européenne sur l’action collective des « précaires » et la première chose qui m’a frappé, c’est combien le terme perdait son usage dès lors qu’une action s’enclenchait. Chainworkers pour la restauration rapide, livreurs-coursiers de Deliveroo et uber-eat, idem pour les services de nettoyage de bureau. Souvent, ces actions prennent pour cible non pas l’instabilité contractuelle mais la surexploitation, ou les « bas salaires ». Il y a aujourd’hui des campagnes très vigoureuses aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, au Pays-Bas ou en Belgique pour un salaire minimum horaire à 14 euros (à 12 livres sterling, 15 dollars). Il y a aussi des campagnes syndicales comme « vos toilettes – nos papiers » menée par la Confédération Syndicale Chrétienne à Bruxelles qui mobilise les travailleurs sans papiers autour de l’enjeu de leur régularisation et d’une rémunération décente. Ces actions démontrent que se battre contre l’injustice que représente la surexploitation mobilise les premiers concernés et qu’elle peut avoir des effets.

RP : Comment initier ces combats en France ?

SB : En France, ce combat se menait dans les entreprises à partir du Code du travail qui reste une ressource. En 2004-2006, dans le secteur de l’automobile, des centaines d’intérimaires se sont vu attribuer un CDI après un recours devant les prud’hommes. C’était une action conjointe des intérimaires et des syndicats de ces entreprises. Mais là, dans le moment présent, avec une large mobilisation contre la réforme des retraites, il faudrait plutôt mettre en avant des revendications interprofessionnelles ou inter-catégorielles qui permettent d’unifier les segments du salariat. Je pense qu’il faut une autre loi Travail, qui interdise le temps partiel de moins de 20h, qui limite le nombre de CDD à une période de 3 ans avec une durée minimale de 6 mois, avec une prime intégrée au salaire (vacances et droit à la formation). L’intérim devrait être également beaucoup plus limité comme le défendent un certain nombre de juristes. Il faudrait une retraite de 1500 euros minimum, quelque soit le nombre d’heures ou de contrats accumulés sur les années. La CMU offre une garantie au niveau de l’accès aux soins de santé mais il faudrait consolider ce type de droits inaliénables, universels si tu veux. Pas de retraite-gruyère ni de qualité de soins en fonction de cotisations à l’une ou l’autre mutuelle. Le régime général devrait tendre vers un socle de droits garantissant une vie décente, qui ne porte pas atteinte à la dignité humaine. Ensuite, il faut en finir avec formes juridiques qui autorisent l’auto-exploitation : abrogation du statut d’auto-entrepreneur, et imposition d’un contrat de travail à toute situation où la personne travaille plus de 40% pour le même commanditaire sur une période de six mois. Les vacataires de l’université, qui n’ont pas d’activité professionnelle extérieure à l’enseignement devraient tous obtenir un CDD de 5 ans pour commencer. Il faut en finir avec l’ubérisation du travail. Un mouvement social d’ampleur comme celui que nous vivons doit oser formuler des revendications offensives ! Il y en a certainement beaucoup d’autres, il faut en discuter.

RP : Quels sont les rapports entre syndicats et précaires ?

SB : Ca dépend en grande partie de la nature du mouvement syndical, de comment il s’organise et si il accepte ou pas de représenter uniquement les insiders. En France, le syndicalisme est divisé, minoritaire, et militant. Il est quasiment inexistant dans les entreprises de moins de 50 salariés. La sous-traitance n’aide pas non plus. Mais en même temps, au cours d’un mouvement social, tout cela peut changer. C’est à ce moment-là qu’un syndicalisme « de combat » peut s’ouvrir et accueillir de nouveaux secteurs du salariat, comme les jeunes surexploités dans la logistique, souvent issus des quartiers populaires et originaires des anciennes colonies. C’est maintenant qu’un syndicalisme peut faire la démonstration de sa force, de son utilité. Il ne peut réussir cela qu’à condition de défendre des revendications offensives.

Dans d’autres pays, avant de mener une action revendicative efficace, on passe toujours par la case « organisons les travailleurs ». Parfois, cela se fait via des collectifs, ou des campagnes, parfois c’est l’interpro qui s’en charge, parfois une fédération professionnelle.

Dans les pays qui connaissent un mouvement syndical « jeune », comme la Corée du Sud avec la KCTU, depuis plus de dix ans, ce syndicat mène une action puissante qui vise à obtenir pour les travailleurs irréguliers les mêmes droits de retraite, de congé maternité, de prime de vacances, en cas de maladie ou de chômage. En 15 ans, ils ont réussi à réduire l’écart entre stables et casual workers en termes de salaires, de provisions et de protections de plus de la moitié.

Dans bon nombre de pays, un syndicalisme combatif est en train de changer la donne, mais pour réaliser cela, il a fallu abandonner les cadres de pensée du néolibéralisme et ne plus porter les défaites du passé. Il faut donc rajeunir les équipes et les instances, modifier les pratiques syndicales, ne pas se laisser engluer dans un dialogue social vide de sens et surtout sans résultats pour le quotidien des travailleurs. Il faut organiser les inorganisés, former des militants qui osent élever la voix et qui n’ont pas peur de la répression, qui existe bien sûr et cela d’autant plus que le syndicalisme renoue avec les meilleures traditions de lutte.

https://www.revolutionpermanente.fr/Pour-le-sociologue-Stephen-Bouquin-la-notion-de-precarisation-tend-a-masquer-la-surexploitation

Comment les gens ordinaires font face au désastre

Rebecca Solnit, A Paradise Built in Hell. The extraordinary communities that arise from disaster, Pinguin Books, 2010, 368p.

Immanuel Wallerstein disait de notre époque que « beaucoup imaginent plus aisément la fin du monde que la fin du système social capitaliste ». En effet, de nombreux films de sciences fiction se situent dans une temporalité post-apocalyptique où la lutte pour la vie est devenu le lot quotidien de quelques survivants. Les dystopies sont légion et il est loin le temps où la science fiction proposait un imaginaire utopique, à la manière de la romancière libertaire Ursula Le Guin. Bien souvent, les survivants du cataclysme nucléaire ou d’une pandémie ont presque tous perdu leur humanité et la condition humaine subit un « ensauvagement» inéluctable. En résumant, quand il faudra survivre, chacun tend à devenir monstrueux… Aujourd’hui, cette représentation, à la fois très anxiogène et pessimiste, trouve un écho grandissant et c’est bien la raison pourquoi A Paradise Built in Hell est un livre important qui mériterait d’être traduit en français.

Rebecca Solnit prend à contre-pied le sens commun catastrophiste de notre avenir et ce à partir d’une étude des conduites humaines dans un contexte de désastres. L’enquête, essentiellement menée à partir de sources de seconde main, comprend les évènements du 11 septembre, les bombardements de Londres durant la seconde guerre mondiale, l’inondation de la Nouvelle Orléans après le passage de l’ouragan Katrina, l’explosion d’un navire à munition à Halifax ou encore les tremblements de terre de San Francisco et de la ville de Mexico. Dans toutes ces situations catastrophiques, A Paradise Built in Hell nous montre que la plupart des gens réagissent autrement que ce que le sens commun suggère. Dans l’ensemble, les gens ne paniquent pas, ne perdent pas leur humanité – bien au contraire – et dès qu’ils ou elles le peuvent, s’engagent dans le secours mutuel, avec courage et désintérêt, et ce quelque ce soit l’ampleur de la catastrophe. Lire la suite

La défense du travail vivant est un combat écologique en soi





Depuis 1996, le 28 avril de chaque année, le mouvement syndical mondial rend hommage aux victimes des accidents et des maladies du travail. C’est en 2003 que le Bureau International du Travail a entrepris d’observer une « journée mondiale pour la sécurité et la santé au travail »[1] en mettant l’accent sur la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles. Mis à part un reportage sur France Inter et quelques entrefilets dans la presse quotidienne, la question est largement passée sous silence par les grands médias et les pouvoirs publics en cette année 2019.

Et pourtant… Un récent article sur Mediapart évoque l’hommage à un gilet jaune, David Beaujouan, chauffeur routier décédé pendant son travail d’un arrêt cardiaque, à 36 ans ! Il venait de rencontrer sa nouvelle compagne, Laure, 42 ans, mère célibataire de deux adolescents. Laure fut agent d’entretien pendant quinze ans, travaillant chaque matin de 5 heures à 13 heures en nettoyant les bureaux à Orléans, jusqu’à ce que ses épaules et ses genoux ne la tiennent plus : « Je faisais les mêmes tâches depuis quinze ans. J’ai été déclarée inapte au travail il y a un an puis reconnue handicapée. Mais je ne supportais pas l’idée de n’être plus bonne à rien, alors je me suis jetée dans le mouvement des gilets jaunes ». Cette histoire n’a rien d’anecdotique, tout comme celle racontée par Edouard Louis dans « Qui a tué mon père » (livre publié aux éditions du Seuil en 2018 et monté sur scène par Stanislas Nordey en 2019). Aujourd’hui, le travail « réellement existant » est une activité contrainte qui tend à épuiser les esprits, user et blesser les corps et va parfois jusqu’à prendre la vie. Selon l’étude récente de l’OIT (avril 2019)[2], chaque année, près de 2,5 millions de travailleurs meurent dans le monde à cause d’accidents de travail ou de maladies professionnelles. Même si cela est moins spectaculaire et moins médiatisé, les maladies cardiovasculaires (31%), cancers (26%), atteintes aux voies respiratoires sont les premières causes de mortalité, bien avant les accidents. La cohorte annuelle des travailleurs blessés, meurtris par des lésions et parfois handicapés à vie compte plus de 350 millions de personnes par an ! Dans les pays de l’OCDE, le burn out (évoqué par le philosophe Éric Fiat dans son ouvrage Ode à la fatigue qu’il a présenté lors du séminaire du CPN du 17 mai dernier) semble devenir une épidémie. L’absence de définition médicale qui fasse consensus complique la récolte de données. Suivant une acception élargie, ne prenant pas seulement en compte les travailleurs en situation de burn out déclaré mais aussi celles et ceux qui sont en train de développer de façon « silencieuse » cette pathologie, près de 40% des actifs souffriraient ou auraient souffert d’un burn out. On sait que « le suicide au travail » provoquerait chaque année en France la mort de 300 à 400 personnes (estimation évidemment très complexe à chiffrer).

Il faut dire que le néolibéralisme n’aime pas beaucoup le « travail vivant », sauf pour en extraire de la valeur, avec ou sans consentement. Selon les enquêtes de la DARES (service d’animation de la recherche du ministère du Travail) ou encore la Fondation Européenne pour l’Amélioration des Conditions de vie et de Travail (dite de « Dublin », composée de façon paritaire), on observe depuis la crise financière de 2008 une nette dégradation des conditions de vie et de travail. Cela corrobore les analyses du BIT qui voient l’exposition à des produits toxiques (particules fines, produits chimiques, exception faite de l’amiante) augmenter tandis l’activité de travail s’apparente de plus en plus à du labeur nocif pour le corps et l’esprit. Que ce soit au niveau des douleurs lombaires, des sciatiques, des TMS ou encore du syndrome d’épuisement psychique, les indicateurs sont globalement à la hausse d’environ 15%.

L’intensité au travail augmente aussi. En France, de 1984 à 2016, la part de salariés qui déclarent que leur rythme de travail est imposé par le déplacement automatique d’un produit ou d’une pièce est passée de 2,6% à 18%. Le travail à la chaîne et le flux tendu atteignent le secteur des services, des supermarchés à la logistique. La proportion de salariés qui répètent continuellement une même série de gestes ou d’opérations est passée de 27,5% en 2005 à 42,7% en 2016. La part de salariés déclarant avoir un rythme de travail imposé par un contrôle ou un suivi informatisé est passé de 25% en 2005 à 35% en 2016.

La proportion de salariés qui disent « devoir fréquemment abandonner une tâche pour une autre tâche non prévue » est passée de 48,1% en 1991 à 65,4% en 2016. La part des salariés qui déclarent « un rythme de travail imposé par une demande extérieure obligeant à une réponse immédiate » a plus que doublé passant de 28% en 1984 à 58% en 2016. La part des salariés qui déclarent recevoir des ordres contradictoires est passée de 41,7 en 2005 à 44,7% en 2016. Les solutions qu’il faut forcément trouver face à ces difficultés, sont souvent bricolées, individuelles et clandestines alors que l’erreur se paie cher. En effet, 63% des répondants estiment qu’une simple erreur au travail pourrait entraîner « des sanctions », ce chiffre était inférieur de 12 points en 1996. [3]

La flexibilité continue à se diffuser dans les entreprises, les secteurs et les métiers. Même si la norme de l’emploi typique demeure le CDI à temps complet, le temps de travail effectif varie suivant les aléas du carnet de commande tandis que les temps contraints (astreinte, transport, etc.) augmentent. Le cumul de ces deux tendances contribue à la dislocation des rythmes collectifs (famille, liens sociaux, loisirs) et à un envahissement par le travail de la sphère « hors travail ». Les objets nomades (smartphones et ordinateurs portables) contribuent à ce que cela ne s’arrête jamais…

« Ne pas perdre sa vie à la gagner » fut un des slogans phares des années 1970. S’il ne résonne plus tellement aujourd’hui, c’est parce qu’il faut ne pas perdre pied au boulot si l’on veut garder sa place et échapper au chômage. Chacun est incité à viser une petite augmentation voire une promotion, de manière a se maintenir à flot financièrement, à rembourser les dettes contractées pour l’achat d’un pavillon ou d’une voiture. Parfois, pour « rester dans le match », il est préférable de s’y donner à cœur joie, ou de prendre des produits dopants. Là aussi, les indicateurs grimpent depuis quelques années. Déjà bien avant « la décennie perdue » 2008-2018, le travail avait été réhabilité comme « la première des vertus ». S’impliquer rend le travail plus passionnant, cela donne du sens et puis, cela donne droit à une reconnaissance… Pour les métiers créatifs, ingénieurs ou techniciens, l’amour du travail bien fait est un puissant moteur.

Or, le « régime économique de réalité » – expression empruntée à Danilo Martuccelli [4] – finit par perdre sa pertinence aux yeux des salarié.e.s au vu des réalités vécues. Quand les gilets jaunes entonnent leur hymne « On est là – On est là – Pour l’honneur des travailleurs et une vie meilleure … », ils expriment avec force ce qui fonde et rend légitime leur révolte sociale: le droit à l’existence, à une vie digne, surtout quand on travaille. Parce qu’au cœur de ce combat, il y a l’expérience maintes fois éprouvée que le travail, qu’on l’aime ou pas, ne le permet plus. À bien y réfléchir, le slogan écologiste « nous ne défendons pas la nature – nous sommes la nature qui se défend » s’applique non seulement à l’action en faveur de la santé et la sécurité au travail mais plus largement à celui qui revendique le droit d’avoir une vie digne.

L’être humain est un métabolisme vivant qui fait partie intégrante de la nature. Nier cela, comme le fait le dualisme homme / nature (prolongeant d’une certaine manière la vision chrétienne sur l’homme) se fonde sur la négation de notre existence en tant qu’être naturel. Or, il existe une unité dialectique entre l’humain et la nature qui s’applique également au travail humain et à la condition laborieuse. Ce que Karl Marx avait bien compris lorsqu’il tentait de briser le code source du capital : « Le travail est d’abord un procès qui se passe entre l’homme et la nature, un procès dans lequel l’homme règle et contrôle son métabolisme avec la nature, par la médiation de sa propre action. Il se présente face à la matière naturelle comme une puissance naturelle lui-même. Il met en mouvement les forces naturelles de sa personne physique, ses bras et ses jambes, sa tête et ses mains, pour s’approprier la matière naturelle sous une forme utile à sa propre vie. Mais, en agissant sur la nature extérieure et en la modifiant par ce mouvement, il modifie aussi sa propre nature. (…) Le procès de travail est la condition naturelle éternelle de la vie des hommes » (Marx, Le Capital, Livre 1, PUF, 2014, p. 199). L’actuel capitalisme néolibéral est un système prédateur qui épuise non seulement les sols et les océans, pollue l’atmosphère, détruit la biodiversité mais qui en fait autant avec l’humain, en assujettissant et en épuisant ce dernier en tant que « ressource humaine ». Revendiquer le droit à l’existence et agir pour préserver l’équilibre de l’écosystème ne forment donc qu’un seul et même engagement tout aussi écologique que social.

 

 

[1]https://www.journee-mondiale.com/145/journeemondiale-sur-la-securite-et-la-sante-au-travail.htm

[2] Organisation internationale du Travail, La sécurité et la santé au coeur de l’avenir du travail. Genève, BIT, avril 2019. En ligne :  https://www.ilo.org/safework/lang–en/index.htm

[3] https://www.eurofound.europa.eu/sites/default/files/ef_publication/field_ef_document/ef1634en.pdf

[4] Martuccelli D. Les sociétés et l’impossible. Les limites imaginaires de la réalité, Paris, Armand Colin, 2014.

 

Towards Global Democracy: 21st Century Internationalism, Emancipatory Struggles and Self-Governance





We are now two decades into the 21st century. On a world scale, humanity is already facing the consequences of ecological disasters driven by climate change, massive air pollution and exhaustion of natural resources and shrinking biodiversity. Following some, this ecological crisis is the result of productivism, consumerism and anthropocentred relation towards nature. These affirmations certainly contains truth but we should also acknowledge the fundamental responsibility of a social system that is equally blind towards nature as humankind and only consider profit making as the unique ‘regime of truth’. This social system bears a name: a capitalist world-system.

But humanity is not only facing its own possible disappearance through a ‘run away scenario’ of that ecological crisis. It is also confronted to the growing inequalities on a world scale, to frequent religious and ethnic cleansing, to the on-going oppression of women and the deprivation of basic human needs like access to water, education care or housing. This dramatic situation of a majority of the human condition reflects the fact that this capitalist world system is beyond the end of its capacities to develop humanity. Even more, we should say clearly that this social system is an obstacle in the development of humanity. The more this system survives in decadence, the more we can see all kinds of barbarism spreading on all continents.

The fact that fascism is finding again support on large scale in many countries show we are engaged in a speed race. Emancipatory movements are now in front of that reality and this should strengthen our commitment to develop a real alternative to the present situation of a rotten system. Some sections of the population in some countries may think they can protect their relative wealth by excluding and rejecting many others. But this will only lead to more suffering, conflicts and dehumanisation of the most vulnerable, the new damned of the earth.

What does history teach us? More than 150 years ago, the newly born workers movement opened the horizon for international emancipation of all oppressed and exploited. The central idea was ‘workers of the world, unite’ since workers have no fatherland and world socialism was called to be the next step in the development of humanity.

But quite rapidly, the awareness grew that freeing people form capitalist exploitation was not enough. It became clear that oppression was also an immediate goal for those that where exposed to chauvinism, alienation of their culture and repression of their spiritual beliefs.

Divide and rule was of course a ‘trade mark’ of many empires that where still ruling large parts of the earth at that time. For a very long-time, Irish Catholics (or Welsh and Scottisch communities) where opposed in between or to English Anglicans. Divide and rule made it possible for the feudal ruling class to rule Britannia as well as the seven seas of the world. But the peasants and labouring classes united themselves and found a way to struggle shoulder on shoulder in the same unions. Still the national question remained unsolved, specially regarding the Irish people.

But a the periphery of the world system, even early 19th century, and thanks to certain ideas of the Enlightment like democratic sovereignty, in countries such as in Latin America, the idea of freedom became linked with independence and produced a kind of progressive nationalism. Above all because Simon Bolivar wanted not only independence on a statist national basis but also on a continental scale.

In Eastern Europe, several empires (Tzarist Russia, Autro-Hungarian) perpetrated or let pogroms happen because racism was useful to control populations while ethnic hierarchical stratification helped to foreclose the access to the feudal elite to a tiny – like an elite among the elites. The struggle for emancipation was therefore very quickly confronted to the question how to deal with the question of nationalities.

The bourgeoisie, as upcoming class of merchants and industrial entrepreneurs, was ready to contest the autocratic or feudal rule and she needed a popular basis to gain a majority. In many cases, this bourgeoisie made an appeal to ‘the nation’ to find that popular support.  But once the nation-state was formed, the democratization stopped half way since it was better for this new ruling elite not to deal with social justice… Also, the newly formed nation-state institutions tended to use borders to guarantee a new class domination while it used patriotism and nationalism as way to develop class collaboration. In many cases, it also searched to enlarge the territory of the nation-state, in order to find new markets, which lead to the first world was, when imperialist nation states waged a bloody war against each other scarifying the lives of millions of ordinary people.

Some of the progressive forces (mainly social-democrats) tended to cope quite rapidly with the new institutions and their borders, considering that any greater scale on political and economical level was automatically progressive. This was the case of Rosa Luxemburg considering separatism or independence would be a ‘regression in any case’. Following her, the right of self-governance and independence is only a hollow aim. Austro-Marxists like Otto Bauer advocated national-cultural autonomy but one that recognize rights to persons of different cultural communities, independently from the territory they live upon. Following Lenin, the position of the Austro-Marxists was inconsistent because it made it possible to avoid to campaign against the Austrian Empire of the Habsburgers. Lenin made a distinction between oppressed nations and oppressing nations and following him, the question of nationalities is far from resolved since the bourgeoisie is not capable anymore to carry out this democratic battle.  Lenin was opposed to abstract internationalism but also against patriotism and chauvinism. From 1913, he advocated the right to self-determination of the people. At the same time, socialism is always started at a local and national level but can only prevail at an international level. Forming a (con)federation of socialist states could open the possibility to organise centralisation on a higher level as long as social justice, democracy and equal treatment between all nationalities is respected. If Lenin and the Bolsheviks hadn’t endorsed the call for the right of self-determination (including the right to form a separate state) straight on from February 1913, the Russian Revolution would have been limited to Petrograd and Moscow….

Thanks to the inclusion of this right of self-determination, the Russian revolution became the first anti-imperialist revolution ‘from within’. This is also linked to the multinational character of the laboring classes and plebeian masses while Tzarist Russia was at the same time imperialist and feudal-capitalist regime. In the aftermath of the October revolution, the Bolsheviks held a conference of the eastern oppressed people in Baku (Azerbaijan). This conference took place in 1920 and was attended by about 2000 representatives of India, South-East Asia, China, Central Asia and Middle-Eastern countries. It paved the way for an alliance between the 3rd international communist party’s with nationalist-democratic leaders and organisations. It opened also the way for the anti-colonial struggles of the second half of the 20th century, and was based upon the firm position of the ‘right of self-determination of all people’. But, from the thirties on, a new kind of ‘panslavism’ came back on the forefront and translated itself into Russification of all channels of power, specially in the peripheral republics with many displaced minorities or even attempts of genocide.

Through the 20th century, after two world wars and a death toll of tens of millions, state rule grow on a world scale. Still, thanks to the cold war as well as the anti-colonial revolution, an important number of regions and countries escaped for a certain time from imperialist domination. In Western Europe, the fear for revolution pushed the ruling class to accept compromise and let social democracy to enter the game, even at the cost of accepting a large based universal social security and recognising trade unions. For the ruling elite, this was meant to domesticate the revolting masses while for social-democratic leaders, it was a way to gain power and to win positions in order to change gradually society. Unfortunately, this change stopped half way and in the late 1970, the counter-offensive began with Margaret Thatcher and Ronald Reagan, both inspired by the neoliberal policies applied with shock therapy in Chile after the coup against Pinochet. When it comes to keep masses out of the real power,  all means are useful like a coup, bonapartism or rampant fascism. Or tension strategy like in Italy in the same period.

Of course, 1989 was a turning point. The fall of the Berlin wall and short after that the crumbling of the USSR as well as the slow conversion to capitalism of the ruling caste of Popular China (or Vietnam) let all social movements and struggles alone in their fight against capitalist despotism. Algeria became more and more state-capitalist while Yugoslavia was turned apart by war and internal ethnical conflicts

It is clear that the neoliberal globalisation represents the political expression of a counter-offensive of the world ruling classes. It has the purpose to eliminate any obstacle in the process of capital accumulation and profit making at a moment that profit rate and markets was stagnating since the early seventies. Even if the present day global capitalism still need state system to regulate and support accumulation, it also need supranational regulations and for a to obtain agreements around conflictual issues. Multinationals and financial oligarchies submit the statist (national) democratic spheres. But since globalisation is not resulting in harmonic growth but in widening gap between countries, inside every country, the ideology of it sooner or later start to lack legitimacy.

Even if the neoliberal ideology of globalisation uses local /particular identities (like all the exotic tastes of the food industry), it also violates national, local or specific cultural traditions. Also because everybody is asked to sell itself on that global world market, the impossibility of that fosters a kind of neo-nationalism, most of the time it is reactionary but sometimes it contains progressive aspirations. The reactionary trends move towards racialisation, purity, the will of closing borders and exclusion of the ‘other’. In case of progressive aspirations, it expresses the aim to win sovereignty, self rule or self-governance. Such as ‘we, ‘the people’ need to be able to decide again about our common future, both on political, economical as cultural level’.

Of course, ‘socialism in one country’ is even more nonsense today as 80 years ago. Still we have to answer the question how do we combine struggles at local/regional levels with possibilities of small advances with an internationalist and global perspective?

I think it must be said that the writings of Abdullah Ocalan contribute very importantly to ask oneself the good question and therefore to find a way to develop both on a theoretical as on a practical way the solutions to crisis humanity is confronted with. The key issue is to understand that power relations always come first. This is true regarding patriarchy and state despotism as much as the oppression of many cultures and national identities as well as the surplus extraction of work by capital. Power is also the first and last issue when it comes to emancipation: will power be shared and controlled from below or monopolised by a party that will rule in name or on behalf of the people. Ocalan succeeded to articulate a balance sheet of the 20th century with the tasks we face in this 21st century. He was inspired by social ecology of Murray Bookchin and the traditions of communalism and direct democracy. Still, Abdullah Ocalan also recognizes the importance of the struggle against patriarchy and that is why women, still ‘the niggers of the world’ and their emancipatory struggle has to be put at the very centre of all struggles.

From the moment democracy – meant as a way to decide through collective deliberation, about our fate and our future, and this on all levels, from the neighborhood up to cities regions or on a higher continental or global level, the need to develop a confederalist approach becomes evident. This is also why ‘democratic confederalism’, not of states but of communities, ready to self-organise their daily lives represents a major programmatic and strategic contribution to our present struggles.

This answer for example lacked completely in the debates held during the World Social Forum (started in Porto Allegre in 2002). Unfortunately, after a few years of promising gatherings, this dynamics seem to be limited to NGO’s, avoiding any discussion about tasks, campaigns and active support of each other. So we only have that archipelago of front and struggles. The reason why the NGO-isation became problematic is quite easy to see: being dependent on state subventions, in many countries, this galaxy of structures tended to disconnect itself from their social basis and social struggles. This can also be said of international trade movement, but at the very lowest level of the shop-floor, the reality of class struggle still exist and lead new generation to engage, in renewed ways, into that fight, as it is the case against privatisations, social cuts, austerity, precarization and so on.

Today, the need for international and global solidarity and is urgent: the fight against war and state terrorism of which both Palestinian and Kurdish people are suffering; the  and struggle of indigenous peoples; women struggles around the world for their ful sovereignty over their life and body; the peasants fighting against land grabbing; urban communities fighting to maintain water as common good against the commercialisation and marketization; fight against criminal warlord capitalism in the neighborhoods of metropolitan cities etc.

But developing links, solidarity networks between social movements is very important, it does not suffices. These connections can only lead to concrete results if they are underpinned by the goal that the people should decide about their future instead of the ‘Moloch’ of the capitalist state system. Aiming for democracy is in fact a fight to reclaim sovereignty, power and the collective capacity of self-rule (on all levels of social life, both individual as collective) to eradicate oppression and to change the relation with nature in a non destructive way.

Personally, I still think present day Internationalism should be founded upon a systemic alternative of a post-capitalist society. Do we have to call that system socialist or even eco-socialist? For the answer is yes but if I want to have a dialogue with all those that also want to fight this system but that do not recognize themselves in the terminology of state socialism or something like authoritarian communism, I must broaden the discussion. Other wise, I will only discuss with representatives of those currents of the 20th century and engage in polemics that belong to the past.

In the present times with the systemic crisis we are facing, humankind is emerging and coming together ‘thanks’ to climate crisis and threats of survival imposed by capitalist system. All fundamental problems of humanity are caused directly and indirectly by this system. Of course, we should be ready to support the striving of independence or self-rule. But this has to be linked with a content based upon the interests of the social majority (working classes, plebeian sectors, oppressed categories such a women, migrants, youth). We have to reject ethnocentrism and propose an horizon for society that is emancipatory, radically democratic and based upon social justice.

Solidarity and developing cooperation at a higher level should always be part of the political methodology: autonomy or devolution can go hand in hand with cooperation upon a higher level like a confederation of cantons, republics with a common social contract or constitution.

The need to break with present institutional order is very important to me. With the present institutions, struggles are tied and integrated or domesticated. The state is a separate from society, weights above and upon society. It has a social nature, which mean that it is not neutral and one can’t use it to implement social justice for example. The recent experience of progressive governments in Latin America (Venezuela, Ecuador, Bolivia) have demonstrated that even being in government with new constitutions does not eliminate the ‘deep state’ and the oligarchy and her capacity to organise sabotage and to corrupt massively those progressive forces.

It is very difficult at the present time to formulate an institutional answer, specially because the balance of forces is far from good. Still, since capitalist world system is floating upon an ocean of hug debts. Since profit making and growth is hiking behind the further increase of even more debts, we know the financial system will find itself dragged into a new huge crisis. One of the ways these crises are solved is through war, the impoverishment of middle classes and the starvation of large sections of the world population. This eventuality, together with the underlying ecological crisis will lead the most conscious sectors of humanity to search post-capitalist solutions. This scenario, in combination with very illegitimate global and national statist institutions can bring emancipatory social movements to be in charge of responding to human needs as never before. This can lead to partially liberated or ‘abandoned’ territories, to cities or regions where self-rule can develop as long as social movements, activists, scholars and technical skilled people are able to grasp these tasks of the moment. The only way to connect all these struggles, experiences and advances is with the aim of global democracy. We should be prepared.

 

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La Commune du Rojava

Bouquin S., Court M., De Hond C. (coord.) (2017), La Commune du Rojava. L’alternative kurde à l’État-nation, Paris, Éditions Syllepse (Paris), 274 p.

À l’été 2014, alors que les pays de la région, l’ONU et l’OTAN assistent impuissants à l’avancée des jihadistes, le monde découvre les combattant·es kurdes qui ont fait reculer Daesh à Kobané, cette petite ville devenue symbole. Le sacrifice de ces jeunes femmes et de ces jeunes hommes était bien sûr motivé par la nécessaire résistance à la barbarie de l’État islamique, qui s’est déchaînée contre les  Yézidis de la région de Sinjar. Mais cette détermination s’appuyait sur autre chose : la conviction qu’une société libre démocratique et égalitaire pour toutes et tous est possible, au Rojava mais aussi en Turquie. Autrefois imprégné par le marxisme-léninisme, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a dressé un bilan sévère des régimes bureaucratiques et autoritaires d’Europe de l’Est. Il a également pris ses distances par rapport au nationalisme et a questionné la pertinence de revendiquer un État-nation kurde. Emprisonné depuis 2000 et influencé par le libertaire écologiste américain Murray Bookchin, le fondateur du PKK, Abdullah Öcalan, a appelé à l’élaboration d’un nouveau paradigme qui confère à la démocratie directe un rôle pivot de la transformation sociale. En pleine guerre nourrie par des conflits intercommunautaires et des conflits d’intérêts géopolitiques, l’égalité entre les sexes, l’inclusion des minorités et la démocratie de conseils (quartier/village/canton) donnent corps à une révolution. Dans une région dominée par les tribus et les clans, s’est développée au Rojava une pratique d’inclusion et de représentation sur un pied d’égalité de toutes les minorités ethniques ou religieuses. Dans un contexte régional où les femmes sont au mieux privées de toute autonomie, le Rojava a inscrit l’égalité totale entre les genres dans sa charte, tandis qu’en Turquie, le Parti démocratique des peuples (HDP) instaurait le principe d’une double représentation femme-homme dans toutes les fonctions de responsabilité et envoyait au parlement des élu·es gays-lesbiennes, des Arméniens et des Assyriens. On dit de la poudrière du Moyen-Orient qu’une nouvelle guerre mondiale peut s’y déclencher. Mais on y voit naître aussi des idées et des pratiques qui montrent qu’un autre monde est possible.

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Syndicalisme et travailleuses du « bas de l’échelle ».

Cristina Nizzoli, C’est du propre. Syndicalisme et travailleurs du « bas de l’échelle »  (Marseille et Bologne). Préface de Sophie Béroud, PUF, Paris, 2015, 200 pages, 

Cristina Nizzoli publie avec ce livre les résultats d’une enquête approfondie qui s’est déroulée tant à Marseille qu’à Bologne et auprès de syndicalistes et de travailleuses/eurs du secteur de la propreté. Fondé sur un doctorat en sociologie soutenu en décembre 2013, Cristina Nizzoli nous fait découvrir le monde des salariés et de leurs luttes, accompagnés et aidés par des syndicalistes. Temps partiel, horaires coupés et bien souvent aléatoires, sous-traitance en cascade, rémunérations au plus bas, arbitraire patronal en humiliations sont le lot quotidien de milliers de salariés de « nettoyage ». A cela se rajoute la réalité féminisée et « racialisée » d’un secteur dont les employeurs trouvent toujours une main d’œuvre à disposition parmi les plus vulnérables de la société. Et donc, parmi les migrants récents ou moins récents, venus bien souvent du Mezzogiorno italien comme de l’étranger pour ce qui caractérise la France.

Cristina Nizzoli pose avec clarté le cadre de son enquête : « l’époque glorieuse de la société salariale – une construction progressive du statut de salarié associé à des garanties et des droits collectifs, a cédé la place à un processus d’effritement de cette société même. Le néolibéralisme appliqué aux mondes du travail se traduit par une précarisation des stables et un enfermement dans la précarité parmi les instables pour utiliser une typologie empruntée à Robert Castel. Cette situation se voit exacerbée par les limites d’un syndicalisme lui-même marqué par le ‘compromis fordiste’ et une institutionnalisation des relations de travail. » Lire la suite

Bouquin (2014), « Resistance to work and at the workplace : a Blind Spot for French Sociology of Work », in Rawlinson M., (ed.), Labor and global justice. Essays on the ethics of Labor Practices under Globalization, ed. Lexington Books, pp. 165-178.

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Temps durs et dur labeur. Un retour critique des modèles productifs de l’ère néolibérale

Bouquin S., Stewart P (2011), « Temps durs et dur labeur. Un retour critique des modèles productifs de l’ère néolibérale », in Jacquot L., Higele J-P., Lhotel H., Nosbonne C.(coord.), 2011, Formes et structures du salariat (Tome 1 : De la construction sociale du rapport salarial), Nancy, PUN, coll. « Salariat et transformations sociales »., pp. 198-210.

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